Frantz de François Ozon : la réconciliation par l’éros des morts

Frantz de François Fanon : Paula Beer et Pierre Niney

Méfiez-vous du désir des morts, désir des personnes mortes et désir des vivants pour les personnes mortes, comme ces deux destins brisés de la guerre des tranchées, une jeune Allemande Anna (Paula Beer, belle comme Camille Claudel sculptée par Rodin) et un bourgeois bourguignon, Adrien Rivoire (Pierre Niney, veuf comme Jules du film de Truffaut). François Ozon laboure le sujet de la vie des morts depuis Sous le sable et sa veuve inconsolable interprétée par Charlotte Rampling. Dans Frantz, Paula espère oublier son fiancé d’avant-guerre dans les bras du jeune Français au terrible secret qui semblait si désireux de dresser un portrait idéalisé de son ami Frantz dans le Paris d’avant-guerre.

François Ozon réconcilie les peuples par l’éros des morts, le désir des Allemands qui ont aimé la France comme Heine, Rilke ou le jeune Frantz, comme celui des Français fascinés par l’Allemagne des grands philosophes et des grands musiciens, même si Chopin sert encore dans Frantz de support à l’amour alors que l’hubris de Wagner aurait très bien porté le désir de ces jeunes amoureux inconsolables.

Le passage du noir et blanc à la couleur tout au long du film rend ses droits à la vie vue par les spectateurs du Suicidé de Manet exposé pour des raisons pratiques au Louvre (le tableau acquis par un collectionneur suisse est à Zurich). Il n’y a pas de deuil possible bien sûr comme toujours chez Ozon, mais une multitude d’arrangements avec les désirs et la vie, entre ceux qui choisiront de repartir pour la “chiasse au cul” (Louis-Ferdinand Céline, qui savait très bien de quoi il parlait) et ceux qui “n’auront pas peur de rendre les gens heureux”, comme l’invite de la mère de Frantz au jeune Français.

L’éloignement du conflit et le travail colossal d’écu et d’éros entre les vivants des deux côtés du Rhin depuis 70 ans diminue un peu la puissance du film qui aurait pu s’attacher à des sujets plus contemporains sur le même thème. La violence du Wacht am Rhein et le désir de suppression du « sang impur » de La Marseillaise n’ont pas la puissance de la confrontation des deux chansons dans le Casablanca de Curtiz, dans lequel la femme qui chantait le plus fort La Marseillaise couchait avec un soldat allemand… Il est triste de constater à quel point l’absence de désir de l’Amérique pour les pays arabes et musulmans a facilité toutes les interventions militaires dans leur territoire depuis 25 ans. Etel Adnan s’effrayait dans Des villes et des femmes du commentaire d’un aviateur américain comparant Bagdad qu’il bombardait en 1991 à un « sapin de Noël », et aucun film américain contemporain ne filme des Irakiens ou des Syriens comme des êtres désirables ou admirables. Hommage du cinéaste au pays dans lequel il est considéré comme l’égal de Pedro Almodovar ou Ken Loach en France il y a vingt ans, Frantz est aussi une déclaration d’amour à ce continent fragile où Eros a pris le pas sur les fusils.


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