Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Se souvenir de la lumière au Jeu de Paume : la chose désobjectivée par la violence

L’exposition exceptionnelle au Jeu de Paume de l’oeuvre des artistes Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, nés à Beyrouth en 1969, est l’occasion de se confronter à une tentative de réobjectiver des choses dépourvues d’objet par la violence, en l’occurrence les guerres du Liban, les arnaques par courriel ou l’imposition d’un modèle d’universalité par le monde occidental.

L’histoire des artistes (le père de Joana Hadjithomas était un Grec de Smyrne chassé par les troupes d’Atatürk en 1922) et du Liban offrent un cadre tragique et mélancolique pour explorer le cosmopolitisme de la Méditerranée. Leur première oeuvre présentée, Le cercle des confusions, se compose d’une vue aérienne de Beyrouth découpée en 3 000 pièces d’un puzzle photographique que le visiteur peut emporter pour mettre à jour un miroir renvoyant l’image du spectateur et de son environnement. Chaque pièce de l’oeuvre de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige est manifeste de la tentative des artistes de réobjectiver les choses détruites par la violence : photographies aux formes d’animaux de réverbères tordus par les bombes (Bestiaires), intérieurs d’habitations déformés par la guerre au point de détruire tout repère (Equivalences), visages effacés de martyrs de toutes les communautés qui décorent les rues du Liban, de simples combattants jusqu’à l’ancien président Bachir Gemayel (Faces), témoignages de rescapés de la prison de Khiam occupé par la milice supplétive d’Israël qui ont survécu dans des conditions épouvantables en construisant de menus objets (Khiam 2000-2007), reconstitution d’un film presque disparu de l’oncle assassiné de Khalil Joreige dans l’incendie de sa maison (Images rémanentes), élégie pour Beyrouth sur le poème En attendant les barbares de Constantin Cavafis (En attendant les barbares : “et maintenant qu’allons nous devenir sans barbares/Ces gens-là, en un sens, apportaient une solution”), sculpture sous forme de bas-relief des nuages de fumée du projet de création d’un programme spatial libanais (Dust in the wind), narration par des comédiens des arnaques par scam qui connaissent beaucoup de succès en Afrique et au Moyen-Orient (La rumeur du monde).

La promesse du monde contemporain de succession de choses sans objet, prêtes à jouir et à jeter, ne se contient qu’à la mesure d’une tentative surhumaine de réobjectiver l’environnement des êtres humains. La tâche titanesque de ce couple d’artistes est à la mesure de cette ambition sans laquelle comme dans l’avertissement de Sartre, la terre “pourra bien se passer de l’homme”.

Joana Hadjithomas et Khalil Joreige, Se souvenir de la lumière, au Jeu de paume, jusqu’au 25 septembre 2016

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