Elle de Paul Verhoeven : de la domestication du pénis

La visite cinématographique en France du seul cinéaste européen à avoir bâti une oeuvre digne de ce nom à Hollywood dans le cinéma contemporain est un événement important célébré comme il se doit dans les locaux de Cinéma dans la lune, où l’on se réjouit de l’étrange croisement entre le cinéaste de la chance qu’ont les femmes d’imposer leur jouissance dans la civilisation pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, la garde du cinéma d’auteur, dont une remarquable Isabelle Hupert, et le jeune cinéma francophone (au plaisir du comédien belge Jonas Bloquet et de Vimala Pons).

Mich-elle donc (Isabelle Huppert), fière patronne d’une société de jeux vidéos florissante, commande des sushis après avoir été violée à son domicile par un homme cagoulé. Elle mène l’enquête seule alors que les pistes tournent autour d’un collègue agressif, du fait divers effrayant qui lie l’héroïne à son père et d’un voisin frustré. Katie Tippel (1975), l’un des plus beaux films du cinéaste, imposait le destin d’une jeune femme forcée de se prostituer par la famille, se hissant hors du caniveau en suçant le sang d’un bourgeois fou amoureux de la belle. Black Book, le dernier film du cinéaste de retour aux Pays-Bas il y a dix ans, imposait l’histoire d’une jeune juive forcée de se prostituer pour survivre durant la seconde guerre mondiale jusqu’au kibboutz bunkerisé où elle se réfugiait à la fin du film en Israël. Elle suit le destin d’une maîtresse femme imposant sa jouissance à son amant, ses employés, son fils, son ex-mari et jusqu’à son violeur.

Le gris haussmannien ternit un peu le film de ce cinéaste majeur qui s’amuse à mélanger thriller psychologique, film noir et étude de moeurs. L’humour noir est un atout indispensable pour le cinéaste qui a toujours lesté ses récits tragiques de plaisanteries hilarantes où s’entrechoquent les conventions et le vernis de la civilisation toujours prêts à exploser pour une phrase cruelle envers son fils qui se retrouve chargé de paternité du fils de son collègue noir, la masturbation de l’héroïne dans la chambre de son fils ou l’hypocrisie des vendeurs d’âme (Verhoeven est le cinéaste hollywoodien le plus violent à l’égard de la religion et du nationalisme, comme on peut le voir dans La chair et le sang, Robocop, Basic instinct ou Starship Troopers).

Le grand éclat de rire au bord de l’abîme est souvent la marque de la dignité humaine des personnages de Verhoeven, de Katie Tippel demandant ce que changerait qu’elle trouve “gentil” le docteur qui soumet les médicaments à sa soumission. Isabelle Huppert pousse dans Elle l’ambiguïté jusqu’à l’orgasme avec son violeur lors d’un rapport choisi avant d’expédier l’affaire. Il nous vient l’écho d’une plaisanterie démocrito-lacanienne à propos d’une phrase de Démocrite “n’être pas plus corps que vide” traduite ainsi par Barbara Cassin dans sa lecture de L’Etourdit : “Rien peut-être – non pas ? Peut-être rien, mais pas rien. J’aimerais lui faire dire : “pas rien, mais moins que rien, iun, puisque hihanappât.” Où nous ajouterons notre proposition : qu’on me jouisse, cli t’en rie.

 

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