Julieta de Pedro Almodovar : de l’autre côté des femmes

L’ouverture de Cannes sur deux films presque hors sexe réalisés par deux grands cinéastes séducteurs, Woody Allen et Pedro Almodovar, étonne d’un festival célèbre pour son goût pour les perversions (“verser à côté”) qui consolent nos contemporains du silence du ciel et de l’interdiction de tuer. Sans doute faudra-t-il attendre Elle de Paul Verhoeven pour retrouver une pierre de touche entre l’angoisse et la sexualité.

Julieta adapte avec délicatesse trois nouvelles du recueil de la Canadienne Alice Munro au titre almodovarien Fugitives dans l’Espagne contemporaine. Une mère (Emma Suarez) sans nouvelle de sa fille depuis 17 ans croise l’ex-meilleure amie de cette dernière dans les rues de Madrid qui vient de la croiser en Italie. Elle décide de s’installer dans l’immeuble où elle a élevé sa fille pour renouer les fils de son passé. Le ton tchekhovien du récit, le talent des comédiennes pour le pathos et la lumière de Jean-Claude Larrieu soulèvent une histoire d’amour, de souffrance et de culpabilité.

Pedro Almodovar extrait davantage la puissance narrative et dramaturgique des récits d’Alice Munro que la capacité des personnages de cette grande romancière à opposer les rites du quotidien et la puissance du fantasme à la fatalité. Le cinéaste madrilène remplit les bouches de désirs d’élève à professeure, de jeunes filles amoureuses entre elles, de femmes rivales du même homme, d’un homme amoureux accroché à une femme en chute libre… Dans le plan qui ouvre le film, l’héroïne entoure de papier bulle une sculpture en argile d’homme en érection qui compose une série avec le même homme au sexe coupé ou au repos. Nous pensons à la formule d’une autre auteure tchekhovienne de la littérature contemporaine, Colette Soler : “l’envie de pénis existe bel et bien, mais elle n’est justement pastout“. Tout pour les femmes aurait pu être le titre de ce nouvel opus d’un cinéaste qui de se réjouir de vivre dans l’Espagne post-franquiste non gouvernée par la jouissance du pénis et ses avatars (fusil, mitraillette, humiliation du coupable…), n’a cessé de filmer l’art de la coupe.

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