Shadows d’Alfredo Jaar à la Galerie Kamel Mennour : l’autel des icônes laïques

Le choc constitué par le second volet du triptyque de l’artiste chilien Alfredo Jaar Shadows consacré à l’œuvre du photographe néerlandais Koen Wessing à la galerie Kamel Mennour (1942-2011) est en mesure de provoquer des vagues chez le spectateur anesthésié par le flot d’images dont il est quotidiennement abreuvé.

Le premier volet The sound of silence présenté aux Rencontres d’Arles en 2013, exposait la vie du photographe sud-africain Kevin Carter, témoin et opposant de l’apartheid dans son pays, qui se suicida après les polémiques liées à sa photographie associant un enfant affamé recroquevillé sur lui-même et un vautour. Shadows poursuit les réflexions d’Alfredo Jaar sur l’impact du photojournalisme sur le photographe et la société, ainsi que l’importance et la fragilité des “icônes laïques” (telles que Susan Sontag décrit dans Devant la souffrance des autres certaines photographies emblématiques de la souffrance, comme ce cliché montrant un petit garçon du ghetto de Varsovie, en 1943, que l’on achemine, mains levées, jusqu’au train qui va le conduire au camp de la mort, (qui) peuvent être utilisées comme des memento mori, des objets de contemplation permettant d’approfondir le sens de la réalité”).

Koen Wessing a photographié presque par hasard, alors qu’il effectuait son travail de photographe de presse, l’exécution d’un paysan nicaraguayen par un soldat d’Anastasio Somoza, le visage presque arraché par les balles vraisemblablement tirées à bout portant, ainsi que la réaction de ses proches et de ses filles. Alfredo Jaar affirme s’être intéressé au photographe néerlandais après avoir découvert un petit livre de photographies prises par Koen Wessing dans les premiers jours qui ont suivi le coup d’état de Pinochet, et documentent la violence de la répression qui a suivi (la famille d’Alfredo Jaar a fui le pays pour les Etats-Unis à cette occasion). L’artiste retient quelques clichés pris en tremblant par Koen Wessing, et focalise son attention sur le portait des deux filles du paysan, les bras levées, pleurant et implorant comme deux Piéta. Les portraits sont isolés du paysage (la panaramécaine qui traverse la région du Honduras au Costa Rica) avant de disparaître peu à peu pour être remplacés par une lumière blanche et vive, fixant les jeunes femmes dans l’entre deux morts de cet événement que Koen Wessing décrit comme une tragédie grecque d’un événement qui survivra tant qu’il aura des spectateurs.

La présentation de cette photographie en sous-sol de la galerie comme un autel laïc renvoie ce lieu sacré à ses ambiguïtés : l’autel était selon le Robert dans l’Antiquité une “un tertre de gazon, une table de pierre à l’usage des sacrifices offerts aux Dieux“, et la victime une “créature vivante offerte en sacrifice aux dieux“. Alfredo Jaar ne dissimule pas la fragilité des représentations de la souffrance qui n’ont jamais permis à l’humanité, comme le conclut Susan Sontag, de prendre conscience à quel point la guerre “est horrible, terrifiante“. Il nous laisse seulement comme Koen Wessing plusieurs jours après avoir pris sa photographie, effondré alors qu’il retrouve sa femme et songe à l’effrayante capacité masculine à produire du meurtre, accroché à la culture de l’art et des discours dont, “bien plus que l’homme, la femme a à bénéficier” (Lacan, L’envers de la psychanalyse).

Alfredo Jaar à la galerie Kamel Mennour, jusqu’au 28 mai 2016

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *