Dans la brume électrique : portrait d’un ancien Français

Dans la brume électrique - Kelly MacDonaldIl y a d’abord cette litanie de noms français (Robicheaux, Prejean, LeMoyne, Doucet, etc.) inédite dans un film américain porté par une vedette internationale, Tommy Lee Jones, où Bertrand Tavernier s’est manifestement amusé à faire revivre l’ancienne colonie française de Louisiane, et ses descendants de colons, de cajuns (canadiens français d’Acadie – Acadjan – déportés par la couronne britannique en Louisiane) et d’esclaves noirs.

Soit Dave Robicheaux, inspecteur de police et alcoolique repenti des romans noirs de James Lee Burke, homme de loi porté une fois de plus magistralement par Tommy Lee Jones et ses inimitables valises sous les yeux qui semblent porter toute la tragédie du monde. Bertrand Tavernier filme la Louisiane comme les frères Coen filmaient le Texas dans No country for old men, avec la même photographie crépusculaire, le même sens du mystère et deux acteurs du film, Tommy Lee Jones et Kelly MacDonald (photo).

Mais le Texas se filme en contreplongée pour prendre toute la mesure de sa sauvagerie alors que la Louisiane se filme en plongée, à ras du sol et des marais où s’enfouissent les secrets de la ségrégation raciale et de la violence des hommes. Dave Robicheaux enquête sur la mort accompagnée d’actes de tortures de plusieurs jeunes prostituées de la région, qui croise celle d’un homme noir, abattu dans ses chaînes pour avoir séduit une blanche quarante ans plus tôt. Les recherches dérivent sur le milieu du cinéma avec lequel Bertrand Tavernier règle ses comptes, et où quelques producteurs fortunés investissent de l’argent pour assouvir leurs fantasmes dans les bras de jeunes femmes prêtes à tout pour approcher l’usine à rêves.

L’enquête de l’homme de loi courageux contre les puissants maléfiques intéresse moins que l’étrangeté qui transforme le parcours de l’inspecteur en une véritable mission, à laquelle il est convié par un ancien général sudiste de la guerre de sécession qui lui apparait pour l’encourager à débarrasser la Louisiane du mal. Ce triple déracinement du cinéaste, dans un pays étranger qu’il admire, dans le temps et dans la langue est extrêmement profitable à Bertrand Tavernier dont les derniers films manquaient de profondeur pour dépasser le cadre du débat de société (l’adoption, la vie sous l’occupation, l’école, etc.). Dans la brume électrique rappelle finalement la prophétie de Montesquieu dans Les lettres persanes : on ne parle jamais si bien de soi que lorsque l’on va voir ailleurs où l’on est.

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