La place d’autrui dans le cinéma contemporain

Valse avec Bachir Deux lectures récentes me permettent de préciser un argument qui pourrait servir de fil linéaire à ce blog cinéphile, qui consiste à étudier la manière dont le cinéma a progressivement évolué de la question du moi au XXe siècle à celle de l’autre aujourd’hui. Cette évolution est remarquable dans le cinéma de guerre, où les grandes films du genre à la fin des années 70 évoquent la barbarie de l’homme en guerre (Apocalypse now et Voyage au bout de l’enfer sur le Vietnam, Soldiers of Orange sur la seconde guerre mondiale, etc.) en plaçant la plupart du temps la victime hors du champ. Alors que le plus grand film de guerre contemporain, Valse avec Bachir d’Ari Folman (photo) raconte la voie par laquelle un soldat israélien a compris la souffrance qu’il a causée au peuple palestinien pendant la première guerre du Liban.

La place d’autrui dans la recherche de la vérité est particulièrement importante chez deux philosophes contemporains majeurs, Michel Foucault et Emmanuel Levinas, aujourd’hui décédés. Le dernier cours au Collège de France (merci Charline et David) du premier se concluait par ces mots, quelques semaines avant sa mort en 1984 : “Il n’y a pas d’instauration de la vérité sans une position essentielle de l’altérité. La vérité, ce n’est jamais le même. Il ne peut y avoir de vérité que dans la forme de l’autre monde et de la vie autre.” De son côté, Emmanuel Levinas insistait sur la manière dont l’humanité de l’homme se manifestait en sortant de sa condition d’homme, par le dés-inter-essement, en allant jusqu’à s’emparer de la responsabilité d’autrui.

Il serait erroné de croire que cette évolution concerne le seul cinéma d’auteur. Le plus grand succès commercial du cinéma français sorti l’an dernier, Bienvenue chez les chtis, pose la même question en étant porté par un réalisateur (Dany Boon) et une vedette (Kad Merad) d’origine algérienne (bien que le premier soit né en France) dont le film raconte l’histoire d’une minorité culturelle française (les chtis) dans un pays jacobin qui a bien du mal à reconnaître ses cultures régionales et immigrées. Il faudrait aussi parler de l’importance du cinéma d’Abdellatif Kechiche (L’esquive, La graine et le mulet), qui parle essentiellement de la difficulté à être non assimilé en France, mais nous aurons l’occasion d’en reparler avec le tournage imminent de son prochain film, La Vénus noire, consacré au douloureux souvenir de la Vénus hottentote exhibée au début du XIXe siècle au public parisien friand des trophées ramenés des colonies.

Autrui, voilà donc un beau programme pour contrer tous les bouffeurs d’espoir persuadés qu’il n’y a pas eu un bon film depuis vingt ans et que Jean-Luc Godard ou d’autres ont achevé le cinéma.

PS : la régularité de ce blog va diminuer au cours des prochains jours pour cause de tournage. Je prie mes millions de mes lecteurs de m’en excuser, et me réjouis de les retrouver bientôt pour de nouvelles aventures.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *