François Kollar au Jeu de Paume : l’opéra du travail

Le film qui manque le plus au paysage cinématographique contemporain est Le voleur de bicyclette de Vittorio De Sica. Nous retrouvons chaque mercredi ou presque les héritiers de La règle du jeu et de Citizen kane, mais le néoréalisme italien n’a presque plus d’écho à nos jours. Le travail est le plus souvent représenté comme une activité désincarnée (jusqu’à la récente et intéressante série d’Arte Trepalium au titre éloquent, avec d’impressionnants comédiens, Léonie Simaga, Ronit Elkabetz, Olivier Rabourdin ou Pierre Delalonchamps plongés dans un futur apocalyptique où le monde des actifs est séparé par un mur de celui des chômeurs) ou une occupation hors champ qui n’est pas digne d’être filmée.

Le travail méticuleux de François Kollar (né en 1904 à Senec en Slovaquie, décédé en 1979 à Créteil) de représentation du monde du travail offre une occasion extraordinaire de penser le monde du travail qui occupe encore plusieurs dizaines de millions de personnes dans ce pays. La commande photographique La France travaille passée à François Kollar de 1931 à 934 constitue un document exceptionnel sur le monde du travail. Loin du positivisme de la photographie consacrée parfois au monde du travail, le photographe ne dissimule ni l’usure des corps de mineurs et d’ouvriers ni leur fierté d’accomplir un travail où le corps fusionne avec la matière (main du potier dans la glaise, du boulanger dans la fo. Il n’est à ce titre pas surprenant qu’un magazine de photographie de l’époque présente sur une double page un nu solarisé de Man Ray et un ouvrier couvert de suie et de sueur capturé par François Kollar.

Le plaisir pris à la vision de cette exposition et décuplé par le manque de saveur du monde contemporain où la vie s’est progressivement transformée en “objet à gérer” (Colette Soler), où le salarié contemporain souffre de se sentir dépossédé de l’objet dont il participe à la production. François Kollar ouvre très simplement de nouvelles voies à la représentation du monde du travail à qui voudra bien considérer le sujet en dehors du schéma trop réducteur de l’aliénation : Le mouvement dialectique de la puissance qui maintient dans l’Etre le Néant qu’est l’Homme – c’est l’Histoire. Et cette puissance elle-même se réalise et se manifeste en tant qu’Action négatrice ou créatrice : Action négatrice du donné qu’est l’Homme lui-même, ou action de la Lutte qui crée l’homme historique; et action négatrice du donné qu’est le monde naturel où vit l’animal, ou action de Travail qui crée le monde culturel, hors duquel l’homme n’est que Néant pur, et où il ne diffère du Néant que pour un certain temps.” (Alexandre Kojève, Introduction à la lecture de Hegel)

François Kollar au Jeu de Paume, jusqu’au 22 mai 2016

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