Salafistes de François Margolin et Lemine Ould Salem : Rome plutôt qu’eux

Le retour du barbare, littéralement celui qui ne parle pas la langue internationale officielle et qui commet des actes insoutenables, s’exprime librement dans le film consacré par François Margolin et Lemine Ould Salem à des partisans de l’interprétation littérale et guerrière du Coran au Mali, en Mauritanie, en Tunisie, en Syrie de 2012 à nos jours… A peu près tous les désirs les plus puritains et violents de cette branche minoritaire de l’islam y passent : sectionner la main des voleurs, appliquer l’inégalité entre les hommes et les femmes notamment en matière d’héritage ou de témoignage, justifier les meurtres de mécréants dont celui des journalistes de Charlie ou des victimes juives de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes… Les interlocuteurs des cinéastes tordent les arguments dans le sens de leur haine du monde occidental qui se résume principalement aux Etats-Unis, à la France et Israël. Aucune trace dans leur discours pour les “couleurs” de la religion dont parle le Coran à propos des différentes manières d’adorer le Dieu unique nommé Allah chez les Musulmans comme les chrétiens et les juifs d’Orient. Les Salafistes interviewés par Margolin et Ould Salem sont obsédés par la guerre entre religions et persuadés que leur camp l’emportera.

Ce documentaire encensé par Claude Lanzmann représente un excellent recueil de témoignages pour cesser de faire semblant de ne pas savoir ce qui se cache derrière cette idéologie délétère qui utilise parfaitement les outils de la démocratie qu’elle déteste (un Tunisien interviewé dans le film rejette ce système en expliquant que le gouvernement par le peuple pourrait autoriser la consommation d’alcool interdite par le Coran). C’est peu dire que le film dérange en offrant la parole à des adeptes de la charia dont seule la béatitude sur la juste violence exercée par les djihadistes en Syrie est contredite par le montage avec les films de propagande ultraviolents dans lesquels de très jeunes hommes tirent au hasard sur des voitures en Syrie et en Irak, jettent des homosexuels du haut des bâtiments publics à Mossoul ou organisent l’exécution public d’un touareg meurtrier à Tombouctou (scène qui inspira le film Timbuktu de Sissako qui aurait participé au film à ses débuts avant de se retirer du projet).

Le témoignage ultime d’un vieux Malien qui explique comment il refusa de jeter sa pipe face à des djihadistes qui lui intimaient l’ordre de le faire et allume l’objet devant la caméra apparaît comme la mince fenêtre ouverte aux résistants des horreurs accomplies par ces hommes. Plusieurs témoignages sont à peine différents des théories du complot qui fourmillent sur le net jusque dans les commentaires des journaux les plus sérieux. Le fantasme complotiste du sinistre imam de Nouakchott sur le fait que les médias auraient inventé les meurtres d’enfant à Toulouse en 2012, puisque selon lui le meurtre d’enfants est condamné par le Coran, est hélas un écho de commentaires que l’on peut entendre ou lire.

Le film touche à sa limite en se plaçant uniquement du côté d’Athènes et Rome, c’est-à-dire en faisant appel à la sagesse du spectateur éduqué à la complexité du monde et désireux de vivre dans un monde pacifique. Mais la prouesse de Hiroshima mon amour, Nuit et brouillard, Le chagrin et la pitié, Shoah ou The act of killing est de donner un visage et une voix à la victime des bourreaux. Salafistes filme certes des bourreaux ou des orateurs antipathiques pour son public, mais il participe aussi, en l’absence par exemple de témoignages de femmes victimes de cette idéologie, de l’héroïsation des assassins loués par plusieurs intervenants, et qui depuis les victimes militaires de Montauban et les enfants juifs de Toulouse en 2012, les journalistes de Charlie, la femme policière tuée à Montrouge ou les victimes de l’Hyper Cacher, ont acquis un statut quasi héroïque auprès de certains à force de unes de journaux et de sujets télévisés. Il est heureux que Libération, Les échos ou Le Monde aient présenté des portraits étoffés des victimes des attentats de janvier ou du 13 novembre 2015, mais le malaise lié à la représentation de ces meurtriers est loin de s’être dissipé.

Il n’est pas anodin que l’une des villes les plus riches de l’Empire au IIe siècle était Palmyre grâce à sa position privilégiée sur le commerce de la soie (les riches habitants de Pompéi se vêtaient de soie chinoise). La plupart des monuments de cette ville où l’on parlait araméen et l’on adorait près d’une soixantaine de divinités il y a 1800 ans (Bel, Zeus, Isis, Athéna…) ont été détruits par les djihadistes. L’historien Paul Veyne résume dans L’empire gréco-romain les principales raisons de l’extraordinaire longévité de ce régime : confirmer dans leur pouvoir les classes possédantes, une puissance militaire inégalée bien sûr et surtout… une inégalité de 1 à 2 entre les différentes régions d’un empire qui s’étendait du Maroc à l’Indus.

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