Inland : Tariq Teguia, un nouveau géographe mental

InlandLe paroxysme de la représentation du thème ultramoderne de l’individu qui tend la main à un immigré clandestin semble avoir été atteint par la sortie, cette semaine, du très beau film algérien Inland de Tariq Teguia, tourné en numérique et avec une équipe réduite dans l’ouest et le sud de son pays.

L’histoire est celle d’un topographe envoyé en mission dans les plaines de l’ouest d’Oran, qui découvre dans la caravane qui lui sert de domicile une réfugiée noire africaine, avec laquelle il entreprend, à sa demande, de traverser le Sahara pour la ramener chez elle.

Le thème a récemment donné lieu à de nombreux films, mais qui souffraient tous plus ou moins, malgré leur grande qualité pour certains, de leur manière de psychologiser le geste de leur héros : dans Frozen River, une Américaine faisait passer des réfugiés chinois sur la frontière canadienne pour nourrir sa famille, dans Gran Torino, Clint Eastwood se sacrifie pour une famille Hmong afin d’expier les crimes qu’il a commis pendant la guerre de Corée, dans Welcome, Vincent Lindon apprend à nager à un jeune réfugié kurde irakien pour impressionner son ex-femme, combler le vide dans sa vie, puis découvrir sa part d’humanisme, etc.

Inland de Tariq Teguia, disciple autoproclamé du philosophe Gilles Deleuze, invente un nouveau territoire mental où le personnage n’est plus mu par des raisons, ou piégé par l’incommunicabilité comme dans les années 60, mais comme le dit bien l’excellent comédien qui interprète le rôle principal (Kader Affak), parce qu’il était “à moitié là”. On se rappelle que l’interprétation traditionnelle de L’étranger d’Albert Camus veut que Meursault tue l’Arabe à cause du soleil, alors qu’une analyse approfondie du roman permet d’extraire le sous-texte d’une histoire qui raconte le meurtre colonial d’un Musulman armé d’un couteau par un pied-noir armé d’un revolver.

Inland

Dans Inland, le soleil semble confirmer l’absurdité du monde, mais il ouvre sur un nouveau territoire mental, parsemé de lignes dépourvues d’horizon, où la seule solution semble être de continuer à marcher, comme ces deux philosophes de café dont les conversations parsèment le film, qui espèrent que le XXIe siècle sera celui des femmes, avant de traverser à pied un désert de cailloux. Tariq Teguia s’empare avec un cadre rigoureux et une lumière caressante de toutes les thématiques brûlantes du monde méditerranéen actuel (le terrorisme islamique, le délire sécuritaire, la mixité linguistique, le chômage, etc.) pour dresser une cartographie de l’âme qui semble ouvrir des territoires insoupçonnés pour le cinéma contemporain.

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