Le Fils de Saul de Laszlo Nemes : un film malgré tout

Si un film se mesure à sa capacité de dévoilement, il faut voir Le Fils de Saul pour la capacité du cinéaste à donner une forme crédible aux membres du Sonderkommando d’un camp d’extermination chargés des sales besognes confiées par les nazis : orienter les déportés juifs vers un vestiaire, les aider à se déshabiller, les escorter vers les chambres à gaz, nettoyer celles-ci des déjections et du sang, porter les corps vers les fours crématoires, vider les cendres dans une rivière adjacente…

Les négationnistes et la haine envers les juifs s’expriment trop librement pour ne pas rendre indispensables les films sur l’abjection nazie qui prend une forme nouvelle dans ce film par la répétition à l’arrivée de chaque convoi des promesses aux déportés de prendre un thé après leur “douche” et l’humiliation des membres du Sonderkommando obligés de baisser les yeux devant les Allemands et régulièrement exécutés. D’autres développements posent problème dans cette histoire d'”Antigone à Auschwitz” selon le critique Jacques Mandelbaum, où un juif hongrois est prêt à tout pour donner une sépulture à un enfant rescapé de la chambre à gaz puis étouffé par un officier nazi, dans lequel il reconnaît à tort ou à raison son fils. Le film suit comme dans l’histoire d’Antigone les derniers pas d’un homme entre deux morts, de l’incapacité de Saul Ausländer à communiquer avec ses camarades déportés dont il se sauve par sa quête absurde jusqu’à sa mort réelle.

Il est important de s’interroger sur les choix de mise en scène de l’extermination des juifs d’Europe par les nazis. Laszlo Nemes retient des codes du cinéma d’horreur (musique angoissante omniprésente, utilisation d’une bande-son effrayante basée sur le hors-champ), un dénouement de film hollywoodien (la révolte du camp) et comme Stanley Kubrick le visage de l’enfance pour succéder à la barbarie. Le Fils de Saul impressionne surtout pour sa capacité à représenter la méticulosité de la barbarie nazie et mettre en récit le courage des déportés qui ont pris quelques photos du processus d’extermination des juifs à Auschwitz afin d’alerter l’opinion occidentale. L’histoire de ces photographies et son implication philosophique est décrit par Georges Didi-Huberman dans Images malgré tout, dans lequel celui-ci conclut que “l’image, pas plus que l’histoire, ne ressuscite rien du tout. Mais elle “rédime” : elle sauve un savoir, elle récite malgré tout, malgré le peu qu’elle peut, la mémoire des temps”. (p. 219).

Images malgré tout de Georges Didi-Huberman, Editions de Minuit, 235 pages.

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