Boussole de Mathias Enard : Arabesques sur la ligne Paris-Vienne-Damas-Téhéran

C’est le plaisir de voir l’un des plus grands romanciers francophones contemporains récompensé, héritier de Michel Butor dont il épouse la forme de La modification (un roman sous forme de monologue intérieur d’un homme en voyage dans le train de Paris à Rome, durant lequel il se demande s’il va quitter sa femme pour sa maîtresse) pour Zone (le monologue intérieur d’un espion refaisant l’histoire du chaudron méditerranéen au cours du même voyage) et des orientalistes hommes et femmes qui parcourent son oeuvre jusqu’à Boussole donc, Prix Goncourt 2015, roman fleuve dédié aux Syriens, où le monologue intérieur d’une nuit d’un musicologue autrichien francophile sert de cadre à des f(r)ictions européennes et orientales.

Franz Ritter, spécialiste des liens entre les musiques classiques européenne et orientale, vagabonde dans le plaisir du croisement permanent entre l’orient et l’occident au cours des derniers siècles : “Le grand Francisco Salvador Daniel, élève de Félicien David, professeur de violon à Alger, premier grand ethnomusicologue avant la lettre, nous a laissés un magnifique Album de chansons arabes, mauresques et kabyles : Rimski-Korsakov reprendra ces mélodies offertes par Borodine dans plusieurs oeuvres symphoniques, Francisco Salvador Daniel, ami de Gustave Courbet et de Jules Vallès, socialiste et communard, directeur du Conservatoire pendant la Commune, Francisco Salvador Daniel finira exécuté par les Versaillais” p.122).

Mathias Enard fait vivre Istanbul, Palmyre, Téhéran où l’on sent que chaque lieu est vécu intimement et érotiquement. L’écrivain poursuit avec une rare violence sa critique de l’incapacité de l’occident à admettre la violence du colonialisme pour les peuples du Moyen-Orient : “L’Europe a sapé l’Antiquité sous les Syriens, les Irakiens, les Egyptiens; nos glorieuses nations se sont approprié l’universel par leur monopole de la science et de l’archéologie, dépossédant avec ce pillage les populations colonisées d’un passé qui, du coup, est facilement vécu comme allogène”.

La rêverie de Ritter est heurtée par la douleur de la maladie et du manque de la belle Sarah qui lui rappelle les vers du Voyage en hiver de Schubert. Les échanges entre les amants sur la fascination de Balzac, Flaubert, Proust (“Plus de deux cents fois au cours de sa Recherche, Proust fait référence à l’Orient et aux Mille et une nuits”) et Henry Corbin sur le monde arabe ponctuent ce grand roman érudit d’où sortiront grandis ceux qui auront la patience de planter leur tente. Le “terrifiant nationalisme des cadavres” est bien entendu du voyage enveloppé par le drame des Syriens. “Etranger je suis arrivé, étranger je m’en vais aujourd’hui” chante en ouverture le plus célèbre lied de Schubert. Que les autres passent leur chemin.

Boussole de Mathias Enard, 378 pages, Edition Actes Sud

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