24 City : communisme et capitalisme en leur miroir

24 City

L’une des questions les plus intéressantes soulevées par la crise actuelle consiste à se demander quel degré de libéralisme et d’inégalité est dangereux pour l’économie et la démocratie. Le film chinois 24 City de Jia Zhang-Ke rappelle aussi que le communisme est un système de négation de l’individu au profit de la collectivité.

Ce docufiction consacré aux destins des anciens ouvriers de l’usine d’armemement de Chengdu (“petite” ville du centre-ouest peuplée de 4 millions d’habitants) raconte notamment l’histoire de cette femme retraitée qui, lors d’une excursion en bateau sur un fleuve avec ses collègues, s’est retrouvée obligée d’abandonner son enfant descendu à terre car il n’était pas retourné au bateau à l’issue de la pause réglementaire. L’usine 420 de Chengdu a été construite loin des mers en pleine Guerre de Corée, et sa mission classée secret défense, construire des moteurs d’avion de chasse, ne souffrait aucune entorse à la règle. Mais l’éloignement des risques de guerre sur le continent asiatique a sonné le glas de ce site destiné à être transformé en complexe immobilier de luxe.

C’est le destin des Chinois bouleversés par la transition entre le maoïsme et le capitalisme sauvage que filme 24 City, comme la précédente fiction du cinéaste, Still Life, qui s’attachait aux ravages écologiques et humains liés à la construction du barrage des Trois Gorges. 24 City présente une succession de portraits d’ouvriers de l’usine 420, interprétés par de vrais ouvriers ou des comédiens, notamment la star chinoise Joan Chen (photo), ex-égérie du cinéma maoïste émigrée avec succès aux Etats-Unis (Twin Peaks, Le dernier empereur, Lust, Caution, etc.).

Alors chacun s’arrange comme il peut avec les mutations extraordinaires vécues par la Chine depuis les années 80, les plus opportunistes ou chanceux, comme cette fille ouvrière qui s’apprête à prendre la gestion d’un restaurant panoramique, étant obnubilés par l’idée de “gagner beaucoup, beaucoup d’argent.” Les bâtiments de l’ancienne usine s’effondrent sur le son de l’Internationale et la propreté clinique du capitalisme s’infiltre dans les moindres recoins du projet immobilier de luxe baptisé 24 City en référence à un poème classique chinois qui célèbre l’union de l’âme et du monde dans la ville de Chengdu. A l’heure où même la poésie est susceptible d’être transformée en marque, 24 City impose la puissance des visages d’anonymes qui n’ont rien à vendre.

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