Les chansons que mes frères m’ont apprises de Chloé Zhao : l’art de la Réserve

Le moindre que l’on puisse attendre d’un individu de la société de service, du latin servitium signifiant esclavage, est ce qu’il réserve, littéralement ce qu’il met de côté, ce qu’il s’abstient d’utiliser pour une meilleure occasion, ce qu’il refuse de dévoiler pour préserver son mystère.

Le très beau film de Chloé Zhao, née à Beijing et résidant à New York, est d’une puissance inouïe sur tous les sens de la réserve en terre Sioux, en premier lieu la Réserve de Pine Ridge dans le Dakota du Sud où l’espérance de vie s’élève à 45 ans parmi les descendants des Natives ravagés par l’alcool, la dépression et le suicide, mais où ce peuple continue à préserver tant bien que mal ses racines et ses rites face à la machine à uniformiser ses rêves. C’est aussi un film sur la réserve du héros John qui trafique de l’alcool pour s’enfuir avec sa copine en Californie, et surtout de l’héroïne, l’extraordinaire Jashaun St John, filmée comme dans un film de Terrence Malick dans une lumière d’aube et de crépuscule entre terre et ciel, ballotée par une mère dépressive et accrochée à son frère aimant avant la fuite.

Les héros délaissés du rêve américain naviguent de leurs pauvres maisons aux somptueux décors naturels des westerns de Budd Boetticher, les cheminées de pierre de Pine Ridge. La cinéaste a la tendresse d’unir le rêve de la petite Sioux à un marginal dont elle prend en charge les maigres affaires à la promesse qu’il lui couse une robe traditionnelle Pow-Wow. Le film ne résout pas le désir de fuite du héros sans non plus faire le choix courant dans le cinéma indépendant de la chute. Chloé Zhao s’intéresse au meilleur de ce que chaque individu réserve qui est littéralement une somme de ce qu’il a mis de côté pour l’utiliser en temps voulu.

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