La fille du RER, où victime devient une identité

La Fille du RER - Emilie Dequenne

Les tensions identitaires en France donnent régulièrement lieu à des événements tragiques ou simplement tristes, comme l’histoire de cette jeune femme non juive qui a prétendu avoir été victime d’une agression antisémite, il y a quelques années. On comprend l’intérêt d’un artiste pour ce qu’un fait divers dévoile de la société dans laquelle il survient, de Stendhal avec Le rouge et le noir à Gus Van Sant avec Elephant, qui s’inspirait du massacre survenu dans un lycée américain par deux de ses élèves en s’intéressant la vie de tous ses protagonistes avant le drame, plutôt qu’à l’événement en lui-même.

La manière de filmer de manière sensuelle et évanescente le couple Emilie Dequenne/Nicolas Duvauchelle, qui se rencontre sur les bords de Seine en faisant du roller, est caractéristique du cinéaste sensible des Roseaux sauvages, mais l’ombre du cinéaste américain plane sur la manière dont la mise en scène rassemble les différents éléments du fait divers. Soit Jeanne (Emilie Dequenne), une jeune chômeuse résidant en banlieue, qui postule pour un emploi chez un grand avocat juif parisien (Michel Blanc), un ancien soupirant de sa mère (Catherine Deneuve). Après que son petit ami soit mis en examen dans une affaire de trafic de drogue, elle se mutile et affirme à la police qu’elle a été agressée par une bande de jeunes sous prétexte qu’ils avaient trouvé la carte de visite de son avocat juif dans son sac.

Mais là où les personnages de Gus Van Sant avançaient sans se plaindre vers le tragique événement qui concluait Elephant, ceux de La fille du RER, surtout les jeunes, passent leur temps à accuser les autres de leurs problèmes : Jeanne en veut à son petit ami de lui avoir caché ses trafics, celui-ci prétexte qu’il a vendu de la drogue pour pouvoir vivre avec elle. Simon (Matthieu Demy), le fils de l’avocat, accuse les médias, puis l’Etat d’avoir construit l’affaire de l’agression. Il en veut à son ex-femme (l’extraordinaire comédienne israélienne Ronit Elkabetz) de l’avoir quitté, à son père d’avoir étouffé ses désirs d’être peintre, etc.

Le cinéaste est un grand observateur de l’évolution des jeux du désir, et la séquence de séduction des deux jeunes gens à la webcam est d’une modernité étonnante. Il connait aussi les frustrations des adultes et leurs actes manqués, comme quand Catherine Deneuve fait faux bond à son ancien soupirant, aux portes de l’église Saint-Eustache, par peur d’affronter le changement du regard à travers le douloureux passage du temps. Les histoires secondaires semblent finalement l’intéresser davantage que son intrigue principale, dont le dénouement intervient trop facilement, dans le faste d’une maison au bord d’un lac dont le propriétaire, qui n’aime pas la campagne, ne semble pas capable d’apprécier le charme. André Téchiné butte finalement sur la limite qui sépare un film sur une dépressive d’un film dépressif.

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