Soundscapes à la National Gallery : les deux sens du tableau

Un tableau qui traverse les siècles a deux sens. Le premier le fait entrer dans les musées, combinaison de l’acharnement de son auteur à couvrir une surface de peinture, des spéculations intellectuelles des historiens de l’art et financières des mécènes et investisseurs du secteur, et de la fortune diverse des tableaux face aux tumultes de l’histoire. Ce sens est abîmé par la foule, le bruit et le dernier symbole débilitant de notre modernité, la perche à selfie. Le second sens est celui qui résiste à la vision et continue de résonner après la visite du musée.

La National Gallery isole pour l’exposition six toiles dans ses sous-sols pour les rendre à l’obscurité et les confier à six compositeurs invités à offrir un battement de coeur musical évoqué par leur vision de l’oeuvre, à savoir le Lake Keitele d’Akseli Gallen-Kallela, Les Ambassadeurs de Holbein, Saint-Jérôme à son étude d’Antonello da Messina, Le Diptyque de Wilton d’un anonyme français ou anglais, Les grandes baigneuses de Cézanne et une vue de la côte du peintre pointilliste Théo van Rysselberghe.

Janet Cardiff et George Bures Miller ont illustré avec talent l’univers du Saint-Jérôme de Messina en reproduisant le tableau au moyen d’une maquette rigoureuse enveloppée par les bruits environnants supposés, et Gabriel Yared offre une clarinette sensuelle aux Baigneuses de Cézanne, mais c’est bien entendu la mise en musique des Ambassadeurs de Holbein qui nous intéresse particulièrement ici, tableau longuement commenté par Baltrusaitis et Lacan dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, où l’anamorphose du crâne inspirait le commentaire suivant au psychanalyste : “Comment se fait-il que personne n’ait jamais songé à y évoquer… l’effet d’une érection ? Imaginez un tatouage tracé sur l’organe ad hoc à l’état de repos, et prenant dans un autre état sa forme, si j’ose dire, développée ? Comment ne pas voir ici, immanent à la dimension géométrale, dimension partiale dans le champ du regard, dimension qui n’a rien à faire avec la vision comme telle, quelque chose de symbolique de la fonction du manque, de l’apparition du fantôme phallique”.

Le destin de votre auteur qui ne cesse de s’interroger par écrit ou en image sur les sublimations à même de contenir la violence devait donc se confronter au tableau de Holbein, surtout en étant accueilli par des hôtes aussi charmants dans cette ville si terriblement onéreuse.

C’est l’artiste écossaise Susan Philipsz qui s’est chargée de la composition interprétée au violon par Leila Akhmetova. “L’objet le plus affectif (du tableau) est selon moi le luth et sa corde cassée, un symbole communément accepté de discorde“. En composant pour trois cordes sur quatre de l’instrument, la composition de Philipsz appuie sur les éléments de discorde de ce chef-d’oeuvre d’apparence si harmonieux, peint à une époque de “tension politique et religieuse, de rivalité entre les rois d’Angleterre et de France, le Saint-Empire Romain Germanique et le Pape. Les objets présentés entre les deux hommes évoquent ce sens de disharmonie : les écrits qui parlent d’astronomie, par exemple, ne sont pas d’accord entre eux.” Il fallait au moins cette invitation au second sens de la vision par la boucle sonore du violon à la corde cassée pour attaquer le montage de Cinématographe, Lacan lu par Colette Soler qui nous occupera pour les prochaines semaines. Puisse la corde brisée fonder des liens féconds.
Soundscapes à la National Gallery, jusqu’au 6 septembre 2015

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