Revanche/Loin de la terre brûlée : les descendants pressés de Dostoïevski

Loin de la terre brûlée - Jennifer Lawrence et Diego J. Torres

Mettez 50 % de culpabilité, 30 % de polyphonie (plusieurs personnages au destin croisé), 10 % de perversité borderline (faire l’amour avec la femme de l’homme qui a tué votre compagne pour Revanche, faire l’amour avec la fille de la maîtresse de votre père decédée avec celui-ci dans l’incendie de leur mobil-home dans Loin de la terre brûlée), 10 % de contemplation (la campagne verdoyante d’Autriche, les paysages arides du Nouveau Mexique) et un zeste de mysticisme new age, ajoutez de belles femmes, si possibles nues, et de vieux fous, et vous aurez les deux descendants de Dostoïevski de la semaine, Revanche de Götz Spielmann et Loin de la terre brûlée de Guillermo Arriaga.

Dans Revanche, le vigile d’un bordel viennois braque une banque pour fuir avec sa petite amie prostituée en Espagne, mais un policier leur tire dessus pendant leur fuite, et la jeune femme décède sur le coup. Il se réfugie chez son père qui habite à proximité de la maison du policier, et prépare sa vengeance.

Loin de la terre brûlée reprend les principales préoccupations de Guillermo Arriaga, scénariste pour Inarritu (Amours chiennes, 21 grammes, Babel) : le cloisonnement des classes sociales, l’incommunicabilité entre les Etats-Unis et le Mexique, le poids de la culpabilité dans la construction psychologique, etc. Il raconte les destins croisés de Marianna (Jennifer Lawrence), une adolescentedont la mère meurt avec son amant dans l’incendie de leur mobil-home, et qui tombe amoureuse du fils de celui-ci, et l’histoire de Sylvia, une serveuse trentenaire (Charlize Theron) qui comble son désespoir dans les bras des hommes de passage.

Revanche - Johannes KrischDostoïevski a inventé au XIXe siècle un style, la polyphonie, par lequel il racontait, en particulier dans son chef-d’oeuvre de deux millie pages, Les frères Karamazov, les histoires croisées de plusieurs personnages d’égale importance, qui convergeaient vers le même tragique destin. Revanche et Loin de la terre brûlée posent chacun à leur manière la difficulté d’adapter ce style au cinéma.

Tout d’abord, les destins parallèles nécessitent d’alterner les histoires, donc de recourir au montage parallèle, ce qui nuit à la fluidité de la narration et oblige le spectateur de Loin de la terre brûlée à devoir se refamiliariser avec les personnages chaque fois que le montage change d’histoire. A ce titre, Revanche est plus fluide en s’attachant principalement au personnage du braqueur.

Ensuite, la polyphonie est souvent retenue par le réalisateur pour mettre en valeur un système qui écrase les personnages, comme Robert Altman l’avait fait dans Short Cuts avec sa galerie de paumés de Los Angeles qui étaient tragiquement réunis par un tremblement de terre dévastateur. Revanche met en scène l’asservissement des corps à la société capitaliste, Loin de la terre brûlée le cloisonnement des Américains en fonction de leur classe et de leur ethnie d’origine (WASP, latino, etc.).

Le plus difficile pour une pensée systémique consiste à en sortir, comme Karl Marx lui-même le remarquait en évoquant le mystère qu’il y avait à s’émouvoir aujourd’hui d’une sculpture faite il y a deux mille ans, dans des conditions socio-économiques et historiques radicalement différentes de celles de notre époque. Nous ne dévoilerons pas la fin des deux films qui sont plutôt porteurs d’espoir, mais donnent l’impression de ne pas aller au bout de la logique des deux cinéastes, comme s’ils avaient eu peur de l’objet qu’ils avaient déterré.

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