Le premier cercle : des limites du désir d’Amérique en France

Le Premier cercle - Jean Reno et Gaspard Ulliel

Un pays dont le chef d’Etat a clamé à plusieurs reprises son admiration pour George Bush devait inéluctablement finir par engendrer des films où la Côte d’Azur serait filmée comme Miami. Le premier cercle, qui se passe dans le milieu des gangsters provençaux d’origine arménienne, oppose selon un schéma un peu convenu dans le film de mafia un père autoritaire (Jean Reno) à un fils rebelle (Gaspard Ulliel), en répondant d’une autre manière à la question du Parrain de Coppola, où un fils (Al Pacino) apprenait malgré lui à marcher dans le pas de son père (Marlon Brando).

Le début du film, qui rappelle le douloureux destin des Arméniens de France, chassés de Turquie où ils étaient massacrés, et la présence du toujours impeccable de Sami Bouajila dans le rôle d’un policier, donnaient des raisons d’espérer que le réalisateur détourne son histoire de mafia vers des problématiques nationales : Pourquoi de nombreux habitants de ce pays refusent-ils à leurs citoyens non assimilés le droit à être des Français comme les autres ? Comment le milieu blanchit-il son argent dans les affaires légitimes ? Quels sont les appuis dont bénéficient certains parrains pour échapper pendant très longtemps aux poursuites judiciaires ?

Ces questions sont toutes balayées ou effleurées pour concentrer l’histoire sur une bluette entre le fils et une jeune infirmière (Vahina Giocante), et une banale histoire de vengeance entre le parrain et un policier (le premier a perdu un fils, le second un ami). Les passerelles entre le cinéma français et américain sont fréquentes, mais elles ne sont utiles que lorsqu’elles enrichissent les problématiques locales : le film noir emprunte au réalisme poétique français (Quai des brumes) une atmosphère et une esthétique pour raconter des tragédies américaines de l’après-guerre, la Nouvelle Vague s’inspire du film noir pour narrer les déceptions de la jeunesse sous le gaullisme (A bout de souffle, Tirez sur le pianiste), le cinéma américain des années 70 rejoue la Nouvelle Vague pour dire son ras-le-bol des années Nixon et de la guerre du Vietnam (Mean Streets porte la marque de Bande à part, Apocalypse now celle du Fond de l’air est rouge de Chris Marker), etc. Dans Le premier cercle, la seule tragédie du personnage interprété par Gaspard Ulliel serait de vouloir s’émanciper de son père, mais Jean Reno n’a pas l’air de croire suffisamment à la cruauté de son personnage pour en faire un vrai méchant de cinéma.

Le premier cercle est finalement limité par son manque d’ambition, car le désir d’Amérique et d’action n’est pas suffisant pour faire du cinéma. Il faudra aussi s’interroger un jour sur cette curieuse manière du cinéma contemporain de christifier ses personnages qui font preuve d’un minimum de bonté, comme Emile Hirsch dans Into the wild, Vincent Cassel dans Mesrine, Clint Eastwood dans Gran Torino ou Gaspard Ulliel ici.

Le film se distingue surtout par sa manière de filmer un comédien gardé jalousement par le théâtre depuis plus de dix ans, Eric Challier (photo, debout), qui interprète ici un rôle quasi-muet d’homme à tout faire de Jean Reno, et dont la silhouette massive de plus de deux mètres et le visage inoubliable marquent l’une des plus impressionnantes présences physiques du cinéma français. On se prend alors à rêver à ce à quoi aurait pu ressembler ce film s’il avait suivi la trace du Melville du Deuxième souffle, plutôt que de filmer la Camargue et le Cap d’Antibes comme un dépliant publicitaire.

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