Watchmen : puissance des mythes du XXe siècle

Watchmen - Les Gardiens - Malin Akerman et Patrick Wilson

La sortie de Watchmen rappelle que les plus grandes innovations artistiques américaines du XXe siècle proviennent sans doute moins de la littérature et du cinéma que des comics, ou romans graphiques, inventeurs des super-héros (Superman, Batman, Spiderman, etc.), qui font désormais partie des mythes les plus puissants créés au cours du dernier siècle. Il est pourtant difficile d’admettre en France que Watchmen (1986-1987), d’Alan Moore (dont l’importance pour la bande dessinée contemporaine est comparable à celle de Picasso en peinture, Godard en cinéma ou Bob Dylan en musique) et Dave Gibbons, est considéré par le Time Magazine comme l’une des plus grandes oeuvres littéraires de langue anglaise du siècle écoulé.

L’adaptation cinématographique est un bel hommage aux super-héros déchus d’Alan Moore, utilisés par le gouvernement pour rétablir l’ordre et gagner la guerre du Vietnam, puis détestés par la population qui les perçoit comme de simples pantins du pouvoir. On y voit Rorschach, sans doute le personnage le mieux réussi du film, enquêter sur la mort du plus violent et cynique des super-héros, le Comédien, un ancien de la guerre du Vietnam exclu du groupe des Watchmen, ou Gardiens, après avoir tenté de violer l’une d’entre eux, Sally Jupiter (interprétée par Carla Gugino, l’excellente comédienne de Snake Eyes de De Palma et Sin city). Rorschach remonte patiemment la piste du complot organisé pour supprimer les super-héros.

Les mauvaises habitudes du cinéaste, Zack Snyder, héritées de son passé de réalisateur de films publicitaires, plombent parfois le récit de scènes d’une rare vulgarité ou d’un montage saccadé comme s’il était terrorisé par l’idée de prendre son temps. La contemplation est pourtant l’un des aspects-clés majeurs de l’oeuvre d’Alan Moore, notamment pour le personnage de Docteur Manhattan, créature bleue translucide capable de se transférer d’un bout à l’autre de l’univers après avoir été désintégrée par accident au cours d’une expérience nucléaire, et qui prononce l’une des plus belles déclarations d’amour à la vie jamais écrite : “We gaze continually at the world and it grows dull in our perceptions. Yet seen from another’s vantage point, as if new, it may still take the breath away.”

Les super-héros postmodernes d’Alan Moore ont finalement les mêmes problèmes que les humains dont ils sont censés se distinguer : ils ont des rhumatismes, des opinions politiques, sombrent dans l’alcoolisme, sont incapables de maîtriser leurs superpouvoirs, etc. “Une horloge sans horloger” dit le Docteur Manhattan en parlant de l’univers. Et Watchmen est bien l’une des plus grandes oeuvres de la littérature par sa manière de s’emparer du plus puissant mythe créé au XXe siècle, les superhéros, dont il y a fort à parier qu’ils auront autant d’influence au cours des siècles à venir qu’Ulysse depuis deux mille ans, pour dresser le bilan d’un siècle où la recherche des meilleurs a donné naissance à tous les extrêmes de l’histoire de l’humanité.

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