
Claude Chabrol filme mieux les femmes que les hommes car leur charme tempère son nihilisme, et confèrent même à ses meilleurs films une dimension tragique : Stéphane Audran dans Le boucher, Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert dans La cérémonie, ou pour son dernier film Ludivine Sagnier dans La fille coupée en deux.
Bellamy n’échappe pas à la règle, avec une Marie Bunel enchanteresse en compagne sensuelle et vive de Gérard Depardieu. Elle entretient la flamme de son couple par le jeu du désir et de la frustration en mille et un gestes, allusions et attentions. Elle mériterait un premier rôle, mais les lois du financement du cinéma sont impitoyables et la caméra se consacre entièrement à notre ogre national qui interprète ici un commissaire revenu de tout. Bellamy se prend d’amitié pour un escroc minable (Jacques Gamblin) qui s’accuse d’un meurtre, et doit en même temps supporter la présence à domicile de son frère raté qui se détruit à petit feu par l’alcool et la dépression (Clovis Cornillac).
Le calendrier est parfois cruel. Dans Gran Torino qui sort cette semaine, Clint Eastwood filme les ouvriers retraités des usines automobiles, tous les peuples qui ont fait l’Amérique (Irlandais, Noirs africains, Polonais, Italiens, Latinos, Asiatiques, etc.), et se met en scène dans la peau d’un homme qui sue de haine par tous les pores. Dans Bellamy, Claude Chabrol filme bourgeoisement des bourgeois préoccupés par des questions fort bourgeoises : Ai-je bien fait de tromper ma femme ? Faut-il du pin ou du chêne pour construire des étagères solides (sic) ? Mon dentiste homosexuel est-il efféminé ? Comment gagner de l’argent sans me salir les mains (Bellamy a hérité de sa belle maison nîmoise, ce qui signifie qu’il n’a pas eu à exercer un métier lucratif, donc compromettant) ?
Le casting quatre étoiles donne pourtant envie de croire à cette histoire de commissaire désabusé dont l’enquête déteint sur la vie, et à ce duo qui semble évident entre les deux demi-frères, Clovis Cornillac et Gérard Depardieu, mais la grisaille de l’image, des décors, des costumes et des situations déteint progressivement sur le moral du spectateur. Et puisque Bellamy rend hommage à Georges Brassens, dont la tombe ouvre et une chanson clôt le film, il nous est permis de nous demander où sont les Chabrol d’antan, qui avaient le sens de l’épopée.