Folle journée de Nantes 2015 : Passions, une souffrance et une joie

“C’est une joie et une souffrance” de te voir et te parler disent Jean-Paul Belmondo et Catherine Deneuve dans deux films de Truffaut, La Sirène du Mississippi et Le dernier métro, preuve que la phrase devait faire sens chez le cinéaste de la passion amoureuse (en latin passio signifie souffrance). La Folle Journée de Nantes 2015 creuse le sillon de la passion, du chemin de croix du Christ transcendé par Buxtehude et Bach à l’exaltation de la passion amoureuse par Schubert, Wagner et Tchaïkovski.

Le chef d’orchestre de l’événement, René Martin, a décidé de privilégier des éditions thématiques (l’an dernier l’Amérique des grands canyons aux étoiles, prochainement la danse…) au parcours d’un compositeur en particulier, faisant le pari de l’ouverture de la musique classique à de nouveaux auditeurs, ambition plus que louable dans la civilisation de la vidéosurveillance. L’heureux spectateur embarquera joyeusement dans ce prometteur parcours de la sensibilité musicale, de l’exaltation de l’infini chez le compositeur du XVII siècle et de la fascination pour la manière dont le langage musical répond au mouvement du cosmos, à l’enthousiasme pour la liberté, la contemplation des phénomènes et la passion amoureuse dans le sillage de la Révolution française, du romantisme allemand et de la philosophie de Kant à partir de la fin du XVIIIe siècle.

Les artistes à l’affiche à l’heure où le programme n’est pas encore clos laissent penser que le spectateur aura la chance d’entendre Anne Quéffelec, auteure d’un très beau disque de Contemplations à partir des transcriptions de Bach pour piano, poursuivre ce parcours, et Shani Diluka, qui sortira au printemps 2015 un disque d’oeuvres de Schubert pour piano et violoncelle, s’emparer de l’oeuvre du plus romantique des compositeurs pour atteindre à la joie, qui “seule demeure” (Deleuze à propos de la thématique majeure de Spinoza) au-delà du sentiment d’étrangeté au monde et du monde (merveilleusement capté par Schubert notamment en ouverture du Voyage d’hiver “Etranger je suis arrivé, étranger m’en vais aujourd’hui” et Baudelaire dans son poème en prose L’Etranger… bien loin des ambiguïtés de l’usage du thème par Camus).

La passion amoureuse devrait aussi être portée par de grands interprètes pour faire vivre les douleurs de Tchaïkovski qui transforma sa honte pour son homosexualité et ses histoires d’amour malheureuses en un lyrisme qui a influencé tout un pan de la musique classique et de film du XXe siècle. Il faudra aussi guetter la passion de Tristan et Yseult revisitée par Wagner (et utilisée par deux des plus grands cinéastes contemporains, Xavier Dolan, en ouverture de leurs films Les amours imaginaires et Melancholia) pour un retour aux sources de l’amour courtois qui allait réconcilier au XIIe siècle l’agapé, amour spirituel célébré par les juifs et les chrétiens, et l’éros célébré par les Grecs, jusqu’au dernier souffle d’Isolde dans l’opéra : “Dans la masse des vagues, dans le tonnerre des bruits, dans le Tout respirant par le souffle du monde, me noyer, m’engloutir, perdre conscience, volupté suprême !”. Que votre joie demeure.

La Folle Journée de Nantes 2015, Passions de l’âme et du coeur, du 23 janvier au 1er février 2015


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