Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan et le cinéma de grand festival

Le cinéaste du désarroi et de la solitude de personnages élitistes face au plaisir pris par la majeure partie de l’humanité à vivre futilement (un photographe stambouliote désarçonné par l’irruption de son cousin péquenot dans Uzak, un prof des Beaux-Arts assoiffé d’art agacé par le désoeuvrement et le désir d’enfant de sa compagne dans Les climats, un médecin de province épuisé par les haines tribales du centre de la Turquie dans Il était une fois en Anatolie) dresse le portrait d’un seigneur féodal contemporain perdu dans l’hiver de Cappadoce entre sa soeur, sa jeune épouse et la rancoeur de ses locataires du village d’à côté.

Le film est l’occasion pour Nuri Bilge Ceylan de capter avec son chef opérateur Gökhan Tiryaki des corps errants dans l’immensité des paysages de l’une des plus belles régions du monde avec ses cônes rocheux dits cheminées de fées, ses maisons troglodytes et ses troupeaux de chevaux sauvages. La Sonate en La majeur de Schubert teinte de tendresse l’âpreté des personnages et des décors.

Dans Winter sleep, la situation au sein de l’hôtel Othello se dégrade alors que le chef de famille est attaqué par un enfant désireux de venger son père humilié par les huissiers envoyés en raison des impayés de loyer dus à ce seigneur local qui délègue les oeuvres de mécénat à sa jeune femme. Sa soeur disserte sur la nécessité de “ne pas s’opposer au mal” pour faire honte à son hauteur, sa femme trompe son ennui dans des oeuvres caritatives et reproche à son époux que “sa grande morale lui permette de haïr le monde”.

Le film convoque des nouvelles de Tchekhov pour l’histoire, le ton de Dostoïevski pour le caractère choral et les ivrognes qui tutoient les étoiles, et le cinéma de Bergman pour ses handicapés du sentiment impossibles de quitter leurs proches qu’ils font pourtant souffrir cruellement. Votre serviteur est comme tant d’autres une cible de ce genre d’histoire dont le héros passe son temps à parler d’un livre qu’il est censé écrire avant d’accoucher le titre dans les dernières images.

Je devrais naturellement être touché en tant qu’auteur en ce moment du récit de la vie d’un agriculteur du centre Bretagne qui a fait de la prison comme objecteur de conscience, a organisé de nombreux voyages en Afrique dont le premier en stop au cours duquel il a été sauvé par sa future femme au milieu du Sahara, avant de créer une méthode d’agriculture basée sur la diminution du temps de travail, le bien-être de l’animal et du consommateur de lait. Le désir de filmer prochainement la psychanalyste Colette Soler présenter l’état de ses recherches sur Lacan sans lequel on ne peut plus faire de film aujourd’hui en France, fait aussi partie de ce besoin de création artistique et de dévoilement qui me poursuivra jusqu’à la fin.

Il reste que Winter Sleep est plus loin de moi que ses somptueux films précédents. Nuri Bilge Ceylan est devenu le grand cinéaste de films d’auteur qu’il voulait être, poussant les scènes au-delà de la limite admise pour un simple dialogue dans un espace confiné. Le cinéaste admet s’être inspiré de ses disputes avec sa femme, coscénariste du film, pour cette réalisation, mais il perd dans cette familiarité la monumentalité de son stambouliote errant des rives du Bosphore en cafés (Uzak), de son intellectuel fasciné par les ruines du palais kurde de Dogubeyazit et abdiquant devant un désir d’enfant (Les climats) ou de son médecin de province mentant au cours d’une autopsie pour changer le destin de pauvres gens. L’essence de tous les arts, figuratifs ou non, est de transformer du réel en un certain degré d’abstraction. A ce jeu, la fameuse pomme de Cézanne aura toujours plus d’avenir qu’une solution.

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