Boyhood de Richard Linklater : déplier le temps

La réussite de Boyhood tient évidemment à ce pari impossible de réunir les mêmes comédiens douze ans de suite pour une histoire qui tient la route, du dressage de l’enfance aux codes civilisés (“bonjour, s’il-te-plaît, merci”, la propreté, les devoirs…) et de l’amour de gens normaux dans une filmographie américaine surtout peuplée de superhéros et de prolétaires en caravane.

Alors suivons Ellar Coltrane soulevé avec sa soeur Lorelei Linklater, fille du cinéaste dans les pérégrinations de sa mère débordée, exceptionnelle Patricia Arquette dans cet exercice douloureux pour les comédiennes du passage du temps. Elle s’amourache d’hommes dont la virilité sombre dans l’alcoolisme alors que leurs enfants se réfugient dans les rêves d’artiste raté de leur père jour par Ethan Hawke, dans un rôle très naturaliste pour avoir fait rêver des générations d’adolescents dans son Cercle des poètes disparus avant de mener une carrière en demi-teinte.

Richard Linklater déplie le temps pour s’attacher aux rites initiatiques masculins (le mâle plaisir d’uriner à la fraîche la queue en main) et féminins (l’excellente Lorelei Linklater faisant tout pour préserver son intimité face à un père inquisiteur de ne pas partager l’enfance des siens). Tu deviendras un homme mon fils, etc. Le petit homme aux traits féminins devient un adolescent boutonneux, apprend la règle du jeu social et embouche les filles qui aiment les beaux ténébreux.

Richard Linklater moque le délire du XXIe siècle autour du profil en enfermant ses personnages puis son jeune homme dans un profil très particulier, l’attachement des intellectuels de gauche à l’épanouissement artistique et intellectuel à défaut de réponse du ciel et par rejet de la vacuité de la quête frénétique d’argent. Qu’importe, il a réussi l’un des plus beaux pliages de l’histoire du cinéma, une histoire de visages aimés plus profondément à mesure qu’ils se rident.

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