L’Annonce faite à Marie par Yves Beaunesne : la femme en Christ

Le Christ chez Paul Claudel, c’est d’abord la femme, somme d’amour et de souffrance au naturel là où le même chemin chez un homme résulte d’une privation, autrement dit la Violaine (Yannick Lauzevis écrivait “Viol-haine”) de L’Annonce faite à Marie n’a pas besoin de se forcer pour emboucher un lépreux aux yeux tristes, accepter l’humiliation d’être rejetée par son fiancé, ressusciter son neveu et mourir dans les bras de son père comme le Christ de la Pietà de Villeneuve-lès-Avignon exposée au Louvre.

L’exceptionnelle mise en scène d’Yves Beaunesne aux Bouffes du Nord soulève ce petit bout de femme amoureuse au niveau des angoisses de notre temps, être en quête d’absolu brisé par le caractère irréductible du réel, rejetée comme une SDF, les lépreux de notre époque. La musique composée par Camille Rocailleux pour voix et deux violoncelles (Myrtille Hetzel et Clotilde Lacroix) rythme et colore la pièce de chants d’oiseaux, aboiements, plaintes et murmures incluant un Salve regina d’anthologie.

On pense forcément à voir cette femme amoureuse s’autodétruire en jouissant au meilleur héritier contemporain de Claudel, Lars von Trier, qui partage les thèmes et les ambiguïtés du maître. Chaque pièce de Claudel relève “non de l’amour mystique mais plutôt d’une mystique de l’amour, qui vient là où Dieu s’est retiré. C’est la tentation d’un amour si total, si absolu qu’irrespirable, qui balaye non seulement les vivotements du compromis, mais qui vide de leur substance les objets les plus chers, qui met à mort toute différence et qui s’affirme sous la forme d’une néantisation” (Colette Soler).

Violaine la passion (inspirée par la soeur du poète, Camille Claudel) et sa soeur Mara la pragmatique s’anéantissent dans leur quête de l’amour pour le même homme. Les corps de Judith Chemla (passionnante comédienne de Versailles et Camille redouble), Marine Sylf (Mara), Fabienne Lucchetti (la Mère) et les autres sont sculptés par les lumières de Joël Hourbeigt. On pense au mot de Merleau-Ponty disant que peignant une montagne, Cézanne “dévoile les moyens, rien que visibles, par lesquels elle se fait montagne sous nos yeux. Lumière, éclairage, ombres, reflets, couleur”. Yves Beaunesne met en scène une bouche sortie de l’enfance qui appelle l’amour, une femme pleine de douleur qui étreint un enfant contre son sein, les bras d’un homme qui étreignent une femme aimée à l’issue d’un long voyage… “L’Eau, s’apprend par la soif. La Terre – par les Mers franchies. L’Extase – par les affres – La Paix, par le récit de ses combats – L’Amour, par l’effigie (by memorial mold) – L’Oiseau, par la neige” (Emily Dickinson).

L’Annonce faite à Marie mise en scène par Yves Beaunesne aux Bouffes du Nord, jusqu’au 19 juillet

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