Bill Viola au Grand Palais : dans le Tout respirant par l’haleine du monde

Créer en quelques images une cosmogonie et atteindre le sublime des peintures italiennes de la Renaissance, telle est la quête de Bill Viola, vidéaste américain qui fait l’objet d’une première grande rétrospective en France, au Grand Palais.

Cette quête culmine avec Tristan’s Ascension, réalisée en 2005, qui élève à la transcendance une oeuvre trop souvent bloquée dans le refuge confortable de la métaphysique (la succession des générations, l’impermanence des choses, le désir d’éternité…).

La visite de l’exposition se justifie pour la pièce qui permet de contempler en boucle Tristan’s Ascension et Fire woman, ses deux plus grands films.

Dans le premier, nous assistons à la mort de Tristan que Bill Viola a mis en vidéo pour une mise en scène de l’opéra de Wagner Tristan und Isolde par Peter Sellars. Le motif de l’élévation du corps de Tristan se retrouve dans le dernier chant d’Isolde au chevet de son amant : “Comme de ses lèvres une douce haleine, délicieuse, suave, s’échappe doucement : amis, voyez ! Ne le voyez-vous pas ? Ne le sentez-vous pas? Suis-je seule à entendre cette mélancolie qui, si légère, si merveilleuse, soupirant de bonheur, disant tout avec douceur, douce et conciliante, s’échappe de lui, prend son élan, me pénètre et de son timbre gracieux, résonne autour de moi? Ces voix plus claires qui m’environnent, sont-ce les ondes de brises suaves ? Sont-ce des flots de parfums délicieux ? Comme ils se gonflent, comme ils m’enivrent, dois-je respirer, dois-je regarder ? Dois-je savourer, m’y plonger, doucement, dans ces parfums m’évaporer ? Dans la masse des vagues, dans le tonnerre des bruits, dans le Tout respirant par l’haleine du monde, me noyer, m’engloutir, perdre conscience – volupté suprême !”

Tristan’s Ascension capte la mort d’un individu à l’instant où “Tel qu’en lui-même l’éternité le change” (Mallarmé). Cet opéra de Wagner créé en 1865 est une excellente introduction à la musique du compositeur allemand puisqu’il donne moins que d’autres “envie d’envahir la Pologne” (Woody Allen). Thomas Mann y trouvait “l’union de l’ivresse du désir à l’ivresse de la mort, dans l’enthousiasme de la volupté”. Mes parents me racontent encore l’effort de leurs voisins français vers 1973 à Sour-el-Ghozlane en Algérie, pour passer l’opéra à fond par leurs fenêtres afin d’abreuver leur voisin est-allemand écoutant la musique interdite dans son pays, tous volets fermés par peur d’être dénoncé. Bill Viola capte la volupté suprême de ceux qui se sont noyés dans le “Tout respirant par l’haleine du monde”, transformant le feu en eau dans Fire woman et la mort en jouissance dès lors qu’elle se rencontre à l’issue d’une vie pleinement vécue.

Bill Viola au Grand Palais, jusqu’au 21 juillet 2014

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