Parle pour toi à la Galerie Marian Goodman : la parole à l’Autre de l’Etranger, Casablanca…

Le colonialisme est un système qui prive une partie de la population d’un pays de la possibilité de vivre comme des êtres humains, et la persistance du prétexte de l’absurde pour interpréter au XXIe siècle l’histoire d’un pied noir qui assassine un arabe venu venger sa soeur frappée par l’ami du tueur est des plus inquiétantes.

La prestigieuse galerie Marian Goodman présente à Paris une série de films et vidéos d’artistes contemporains autour d’un cycle intitulé Parle pour toi, centré autour de la parole de personnes issues de pays autrefois colonisés, résistantes ou complaisantes vis-à-vis de la persistance des rapports de dominant à dominé.

La première série diffusée jusqu’au samedi 26 avril intitulée Singulier Pluriel présente des films qui “se répondent dans leur manière de distribuer la parole individuelle et collective, dans le traitement du consensus et de la divergence d’opinion”. Le très beau Communion de la cinéaste sud-africaine Penny Siopis dresse en cinq minutes le portrait des circonstances dans lesquelles une infirmière irlandaise, très investie auprès des populations noires, fut assassinée et brûlée vive en 1952 alors qu’elle passait en voiture sur une place où étaient rassemblés des noirs qui venaient de se faire tirer dessus par la police. L’histoire, racontée à la première personne en sous-titre par l’infirmière sur des images délavées, élève ce fait divers oublié à la puissance des grands mythes sur la relation anthropophage qui lie les peuples colonisés à leurs colonisateurs.

Parking de Salma Cheddadi et Florent Meng suit un couple de jeunes Libanais de confession différente (il est musulman, elle est chrétienne), condamnés à s’aimer comme de nombreux jeunes sur leur voiture, au bout d’un chemin sans issue au bord de la mer. La rigueur du cadre enferme les jeunes gens dans le paysage triste des chantiers abandonnés et de l’urbanisation sauvage trop connus des rives de la Méditerranée. D’un amour dont nous ne verrons rien que quelques caresses, les personnages font le tour de l’impossible qui les unit et les sépare, la guerre effrayante qui détruisit durant quinze ans un pays considéré comme la perle de l’Orient, la bêtise du communautarisme qui prive les jeunes amants de la possibilité de s’aimer librement, la persistance d’une société machiste qui amène de nombreuses femmes libanaises à répondre au fantasme du mâle dominant… Le talent de Nada Toutounjy crée un personnage qui détourne les codes de l’orientalisme (les yeux en amande, l’appel du sexe retourné en amour, la promesse de mile et une nuits de parole avant l’acte…) pour composer une figure de résistante qui n’aurait pas déplu à Delacroix pour porter les foules.

C’est une autre figure de résistante qui impressionne dans cette série, celle de l’écrivain syrienne Samar Yasbek, opposée au régime de Bachar Al-Assad, filmée par Rania Stephan. Le cadre qui entoure le beau visage de cette femme croise les Arabesques d’un paravent oriental et la reproduction d’un tableau de Picasso, ce qui fait rêver à tout le chemin qui reste à accomplir au XXIe siècle en matière de croisement des imaginaires orientaux et occidentaux que révèlent les travaux d’historiens de l’art comme Baltrusaitis ou Henry Corbin. Samar Yasbek présente le soulèvement contre le régime comme “les plus beaux jours de (s)a vie”, bien qu’elle ait été arrêtée et qu’elle ait assisté à des tortures (sa condition d’Alaouite, la minorité dont fait partie le dictateur, l’ayant préservée de la mort) avant de se réfugier à Paris où elle milite pour le peuple syrien. Un film qui croise la petite et la grande histoire met toujours le spectateur en position de honte de ne pas avoir agi contre l’horreur, l’horreur, l’horreur. Damas, Homs, Alep, Palmyre… mon amour.

Galerie Marian Goodman, Parle pour toi, jusqu’au 4 juillet 2014, 79 rue du Temple, 75 003 Paris. Entrée libre.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *