Réparer les vivants de Maylis de Kerangal : de battre un coeur continue

Le tissu de désir qui compose l’écriture de Maylis de Kerangal, celle des auteurs français contemporains que nous lisons avec le plus de plaisir avec les romans de Mathias Enard, porte un nouveau récit polyphonique racontant les 24 heures d’un coeur en route du décrochage de son corps de rattachement lors d’un accident de la route en Normandie vers une transplantation cardiaque.

Ce récit à la gloire de l’hôpital public et de l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris où le coeur sera finalement transplanté dérouterait s’il n’était l’occasion comme dans l’épique Naissance d’un pont d’un voyage poétique et sociologique à l’intérieur de la ruche de ceux qui “réparent les vivants” comme les y enjoint le personnage du Platonov de Thekhov cité par l’auteure.

Jacques Yziquel m’ayant récemment reproché de ne pas avoir été sensible à l’émotion dégagée par le Grand Budapest Hotel, je me réjouis d’être ému par la prose non publicitaire de Maylis de Kerangal, qui n’épargne pas une société envieuse où les jeunes loups de la médecine publique se frottent à ses fiers héritiers, ou la recomposition du paysage urbain qui fait avoisiner les organismes d’excellence comme l’Agence de biomédecine et le défouloir des tribunes du Stade de France (il aurait aussi fallu circuler dans les rues de Saint-Denis pour explorer ce qui ne passe pas entre les anciennes populations pauvres de la ville et la spéculation immobilière et institutionnelle dans la première couronne de Paris).

La romantique Maylis de Kerangal fait vibrer le coeur d’une jeune infirmière amoureuse qui rêve du sexe de son homme et celui, brisé, d’une mère qui ne pourra plus se contenter de la joie de son fils. Son art de la joie porte un coeur comme la “première des peintures qui allait selon Maurice Merleau-Ponty “jusqu’au fond de l’avenir”, puisque les créations “ont presque toute leur vie devant elles”.

“Etudiant d’exception, interne hors norme, Virgilio intrigue la hiérarchie hospitalière et peine à nicher dans des groupes aux destinées communes, professant avec égale radicalité un anarchisme orthodoxe et une haine des “familles”, castes incestueuses et connivences biologiques – quand pourtant, comme tant d’autres, il est fasciné par tous les Harfang de service, attiré par les héritiers, captivé par leur règne, leur santé, la force de leur nombre, curieux de leurs propriétés, de leurs goûts et de leurs idiomes, de leur humour, de leur court de tennis en terre battue, si bien qu’être reçu chez eux, partager leur culture, boire leur vin, complimenter leur mère, coucher avec leurs soeurs – une dévocation crue -, tout cela le rend dingue, il intrigue comme un malade pour y parvenir, aussi concentré qu’un charmeur de serpents, puis se hait au réveil à se voir dans leurs draps, grossier soudain, méchamment insultant, ours mal léché faisant rouler sous le lit la bouteille de Chivas, saccageant la porcelaine de Limoges et les rideaux de chintz, et toujours il finit par s’enfuir, paumé.”

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, Editions Verticales, 281 pages.

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