Andromaque à la Comédie Française : Léonie Simaga, Nuova Pilota

Jean Racine est sans doute celui qui avec Aragon a, de tous les grands auteurs francophones, le plus joui de parler d’amour, de celui par lequel “l’homme se tire avec élégance de l’absence de rapport sexuel” (Lacan).

La reprise à la Comédie Française d’une mise en scène datant d’il y a quelques années est l’occasion de découvrir pour votre serviteur cette grande tragédienne qu’est Léonie Simaga dans le rôle d’Hermione, fille d’Hélène de Troie. Il faut la voir sur scène dans la très belle robe qui découvre une épaule nue, composée par Virginie Merlin, tenir les flammes d’Oreste à distance, se sacrifier corps et âme à son homme, Pyrrhus (l’immense Eric Ruf), “je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle ?”, avant de rêver de meurtre et de vengeance puis de se consumer de honte : “Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ? Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ? Errante et sans dessein, je cours dans ce palais. Ah ! ne puis-je savoir si j’aime, ou si je hais ?”.

Cette leçon d’amour tragique éveille des sentiments nostalgiques chez les amoureux des films de François Truffaut, Claude Sautet, Luis Bunuel, Eric Rohmer et Alain Resnais qui ont tant et si bien représenté les transports et les affres de l’amour, dans un domaine où seul Arnaud Desplechin semble aujourd’hui en mesure de rivaliser dans le cinéma français. Nous rêverions aussi de voir Léonie Simaga dans la peau d’un des plus beaux rôles féminins de la tragédie contemporain, celui d’Ysé dans le Partage de midi de Paul Claudel : “Si vous m’appelez par mon nom, par votre nom, par un nom que vous connaissez et moi pas, entendante, il y a une femme en moi qui ne pourra pas s’empêcher de vous répondre”.

Il sera toujours intéressant de se demander dans un proche avenir quel mal le délire autour de l’indicible et du mystère très en vogue dans les commissions de financement du cinéma a fait à la construction d’histoires rigoureuses et de dialogues haut en couleur susceptibles de taquiner le verbe racinien, et de nous épargner la double impasse de l’historiette des vapeurs amoureuses et de la comédie graveleuse qui ne voit pas plus loin que le phallus. Condamnés Amour du XXIe siècle, unissez-vous !

Andromaque de Jean Racine, jusqu’au 31 mai 2014

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