Carte blanche Yassine Qnia par Côté Court : l’amour, exil

Le cinéaste Yassine Qnia a la tendresse et le talent de Marcel Carné pour devenir un grand cinéaste populaire, ce terme inouï en France où il est très difficile d’échapper à la dichotomie entre cinéaste d’auteur, donc sérieux, et réalisateur de film populaire, donc superficiel, le regretté Alain Resnais étant l’un des seuls à avoir excellé dans les deux domaines. Yassine Qnia filme à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) où il a grandi, des personnages cabossés, infiniment tendres, qui se tirent par miracle de situations inextricables.

Le personnage de son dernier film réalisé de manière chorale à quatre cinéastes, avec Morad Boudaoud, Carine May et Hakim Zouhani, est un aspirant gardien de piscine municipale qui découvre trois enfants en maillot de bain, a priori roms, alors qu’il doit quitter les lieux. La course poursuite s’engage dans les couloirs de la piscine qui offrent autant de possibilités scénaristiques pour étoffer le huis-clos que le Shining de Kubrick…

Convié à une carte blanche, le jeune cinéaste présente des films assez différents de ses réalisations, mais après tout il n’y a pas de grand cinéaste qui n’ait fait son marché auprès de ses glorieux aînés. Dans Le père noël a les yeux bleus de Jean Eustache, Jean-Pierre Léaud rêve de se payer un duffle-coat pour emboucher les filles, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il en faut du chemin pour changer de classe sociale. Le scénario inspire apparemment le prochain film de Yassine Qnia, Mon premier cuir, tout un programme. L’amour existe de Maurice Pialat, de 1961, est tout simplement le plus grand film jamais réalisé sur la grisaille de la banlieue parisienne et le cynisme béat des promoteurs. Le film pourrait être transposé plan pour plan, mot pour mot, avec seulement des téléphones portables à l’oreille des passants contemporains, jusqu’au dernier plan dont Pialat avait le secret avec quelques cinéastes comme Kubrick et Hitchcock, pour élever l’angoisse existentielle à l’avènement du cosmos : devant la main levée de la statue de l’arc de triomphe, le commentaire en voix off dit : “la main qui ordonne et dirige, elle aussi peut implorer”. La carte blanche se poursuit avec Un juego de ninos de Jacques Toulemonde Vidal, portrait violent de la lutte des classes en Colombie.

Yassina Qnia paie sa dette aux cinéastes de la lutte des classes frontale, mais il prend du recul vis-à-vis de la violence qu’il a connue dans le quartier où il a grandi. Il pourrait faire sienne la phrase de François Truffaut : “Pour beaucoup, le cinéma est une écriture ; pour moi, il sera toujours un spectacle, où il est interdit d’ennuyer son monde ou de ne s’adresser qu’à une partie de l’auditoire. Comme tous les autodidactes, j’entends d’abord convaincre.” Il y a suffisamment d’amour dans son coeur et son regard pour faire danser les spectateurs pour un bon bout de temps.

Molii de Morad Boudaoud, Carine May, Yassine Qnia et Hakim Zouhani

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