Mathieu Pernot au Jeu de Paume : le cercle sacré des réprouvés

Parmi les faiseurs d’icône de notre époque, Mathieu Pernot a pris une place de choix avec sa série des Hurleurs, ces réprouvés criant depuis un promontoire un message à leurs proches incarcérés dans les prisons d’Avignon et Barcelone, deux villes-phares de la modernité qui ont pris bien soin de placer les égarés en périphérie.

Michel Foucault parlait dans son Histoire de la folie “de l’importance dans le groupe social de cette figure insistante et redoutable qu’on n’écarte pas sans avoir tracé autour d’elle un cercle sacré”. C’est autour de cette population, composée au Moyen-Age des lépreux, à l’âge moderne des fous et dans notre monde des migrants et plus spécifiquement des Tsiganes et des Gitans, que Mathieu Pernot trace son cercle.

L’exposition que lui consacre le Jeu de Paume fait le point sur quinze années de travail d’un des meilleurs photographes issus de l’école d’Arles. Mathieu Pernot encadre l’histoire des Bohémiens parqués dans le camp de Saliers, près d’Arles, durant la seconde guerre mondiale, l’implosion des barres d’immeuble HLM de la périphérie de la ville la plus admirée du monde dans un noir et blanc et des nuages de cendre qui évoquent la photo de guerre, l’ambiguïté entre la couverture du sans-domicile et la forme du linceul dans sa série Les migrants, ou plus récemment, la série Le Feu réalisée en 2013 auprès des Tsiganes installés à Arles, où le rite de la caravane incendiée à la mémoire d’un défunt évoque les actes de haine à l’encontre des tsiganes.

Le photographe saisit le monde des nomades qui “fascinent les uns et exaspèrent les autres à raison de leur capacité même à savoir sortir : ne pas se fixer, ne thésauriser ni sur l’espace, ni sur le temps” (Georges Didi-Huberman).

C’est bien sûr le regard de l’urbain contemporain qui est accroché ici, de celui qui renonce en poursuivant sa route, toute honte bue, à voir l’humanité des migrants et des tsiganes. Michel Foucault célébrait dans la folie des artistes de l’époque moderne (Hölderlin, Van Gogh, Nietzsche, Artaud…), le moment où celle-ci “inaugurait le temps de la vérité” de l’oeuvre : “c’est le début du temps où le monde se trouve assigné par cette oeuvre, et responsable de ce qu’il est devant elle”. Mathieu Pernot crée un monde où le spectateur, placé dans une position d’intranquillité, doit se justifier et mesurer sa vie à la démesure de la vie des migrants.

Mathieu Pernot au Jeu de Paume jusqu’au 18 mai 2014

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