Folle Journée de Nantes 2014 (3) : Lidija et Sanja Bizjak, le goût de l’Europe

C’est la dernière génération américaine à avoir grandi dans l’ombre impressionnante de l’Europe, incluant le peintre Edward Hopper, Leonard Bernstein, Samuel Barber et Colon Nancarrow, qui fait l’objet d’un concert des soeurs Bizjak.

Lidija et Sanja Bizjak ouvrent à quatre mains sur les Souvenirs de Samuel Barber, auteur de l’adagio pour cordes sans doute le plus utilisé de l’histoire du cinéma, mais aussi d’une oeuvre abondante qui porte la nostalgie de l’Europe avec ses Prières pour Kierkegaard et ces Souvenirs qui de valse en Pas-de-deux livre la mémoire de la mélancolie européenne de Vienne à Paris. Les pianistes enchaînent avec le méconnu Colon Nancarrow (1912-1997) et son étude pour piano mécanique. Né en Arkansas, le compositeur s’est battu dans les rangs des Républicains contre l’armée de Franco en Espagne, avant de se voir refuser un passeport américain et de s’installer à Mexico où il allait perpétuer avec de nombreux autres exilés d’Espagne un goût prononcé pour la modernité, la dérision et l’abstraction.

Les pianistes ont sans doute trouvé chez ces déracinés des compositeurs à la mesure de leur mélancolie et de la joie de vivre de ceux qui serrent leur chance. Elles fusionnent sur Barber, se font face sur Nancarrow puis Bernstein, s’amusent des claquements de doigts et jeux de percussion de West Side Story dont les extraits concluent leur récital. La comédie musicale de Bernstein et Sondheim allait donner naissance comme tant d’autres musiques des années 50, aux métissages qui caractérisent l’évolution de la musique depuis 50 ans. Il y est bien entendu question pour Leonard Bernstein de croiser la mélancolie européenne pour le paradis perdu (les parents du compositeur ont fui les pogroms en Ukraine) à la vivacité américaine. Comme dans l’excellent premier roman de Donna Tartt, Le maître des illusions, il n’est plus possible pour un Américain de redevenir européen. La morale de West Side Story, histoire inspirée de Roméo et Juliette de Shakespeare, c’est que la vie se finit mal (l’Europe), mais que ça peut quand même se chanter et se danser (l’Amérique).

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