12 Years a Slave de Steve McQueen : l’autre regard et le regard de l’Autre

La sortie de 12 Years a Slave de Steve McQueen est une excellente nouvelle pour ce qu’elle raconte des pouvoirs et impuissances du cinéma en ce jeune XXIe siècle.

12 Years a Slave inverse le regard habituel sur l’esclavage paternaliste, barbarie atténuée en erreur historique par tout un pan du cinéma hollywoodien (dont Autant en emporte le vent, plus gros succès de l’histoire du cinéma en dollars constants). C’est l’histoire vraie de Solomon Northup, jeune homme noir libre enlevé à Washington puis vendu comme esclave en 1841. Il subit de nombreuses atrocités (coups de fouet, humiliations, tentative de lynchage…) et assiste à beaucoup d’autres (le viol de femmes noires esclaves par le propriétaire de la maison, la torture et le lynchage d’autres esclaves désobéissants…). Son parcours croise des personnages classiques du cinéma hollywoodien, l’humaniste contrarié (Benedict Cumberbatch, l’excellent interprète de l’autiste Sherlock Holmes), le pervers (Michael Fassbender, qui d’autre ?), et le justicier (Brad Pitt, également producteur du film) qui obtiendra sa libération sans laquelle son histoire ne nous serait pas parvenue.

12 Years a Slave est bien évidemment un excellent outil pédagogique sur l’esclavage, le racisme et la manière dont la Bible a été utilisée pour justifier ce qui fait honte à la plupart de nos contemporains. Il n’y a plus que de petits clubs de fachos pour contester la brutalité des faits, mais un document rigoureux, même sous la forme d’une fiction, prend toute sa valeur durant une époque où la peur de l’autre est un refuge fréquent pour se préserver de l’impermanence des choses.

Cette machine à Oscar, brillamment interprétée par Chiwetel Ejiofor, ne soulève pas moins la question de la limite du témoignage en matière d’art. Vénus noire d’Abdellatif Kechiche posait des questions beaucoup plus violentes avec ses spirales effrayantes qui poussaient le spectateur à assister jusqu’à la nausée au naufrage de la raison dans l’émergence du discours raciste en Europe. 12 Years a Slave apparaît à la fois comme indispensable et déjà dépassé, puisqu’il ne fait qu’inverser le regard là où l’on attendrait un regard autre, c’est-à-dire une forme adaptée au dévoilement de la barbarie de l’esclavage, comme le fit François Bourgeon pour sa BD Les passagers du vent, voire le regard de l’Autre comme dans Vénus noire, c’est-à-dire la forme d’une altérité de sens et de style pour porter un autre message que celui de l’impardonnable qui clôt le film de Steve McQueen, et élever l’horreur au rang de mythe que n’emporte le vent.

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