Pasolini Roma à la Cinémathèque française : symphonie des lucioles

C’est un événement à la hauteur du dernier très grand cinéaste italien, Pier Paolo Pasolini (1922-1975), qui fait l’objet d’une exposition et d’une rétrospective à la Cinémathèque française, auteur du plus beau film sur le prolétariat italien (Mamma Roma avec Anna Magnani en prostituée romaine et son délinquant de fils sacrifié), du plus beau film sur la vie du Christ (La passion selon Saint-Matthieu) et du film le plus effrayant de l’histoire du cinéma (Salo et les 120 jours de Sodome d’après Sade et son fameux “mangia la merda del commandante”).

L’exposition retrace le parcours du cinéaste poète de son arrivée à Rome à 28 ans et la découverte d’un érotisme libre et païen, la parution de son premier roman, le travail de scénariste pour les grands cinéastes de l’époque (Fellini et le magnifique Bel Antonio de Bolognini), son amitié avec Laura Betti qui interprétera ses chansons, la maîtrise du langage cinématographique dès son premier film Accattone, son histoire d’amour avec Ninetto Davoli, les innombrables procès pour outrage dont il fut l’objet, son rejet de mai 68 qu’il condamne comme une révolte de fils de bourgeois, son amitié amoureuse avec la Callas puis son assassinat irrésolu à ce jour sur une plage des environs de Rome.

La partie relative aux procès dont Pasolini fut l’objet est la plus impressionnante dans un pays où la “mise en danger” vantée par de nombreux artistes peut faire rire en comparaison avec l’acharnement dont fut victime le cinéaste italien, condamné par exemple à quatre mois de prison pour “outrage au concept religieux” dans La Ricotta, dans lequel le comédien chargé d’interpréter le Christ regarde avec lascivité la comédienne chargée du rôle de Marie-Madeleine agiter les seins au milieu de l’équipe technique.

Le poète attaché au peuple dont il était issu attaqua dans un article avec une rare violence en 1975 la dérive de la société italienne et occidentale, déplorant la disparition des lucioles réelles et imaginaires et déplorant la continuité entre le fascisme et le régime démocrate-chrétien qui impose une adhésion totale à son modèle, et une “assimilation totale au mode et à la qualité de vie de la bourgeoisie”.

Revisiter le cinéma de Pasolini, c’est éprouver la manière dont le cinéaste filme l’homme du peuple comme un personnage sacré, ce que seuls les Dardenne semblent être en mesure de faire dans le cinéma contemporain, approcher la soif de jouissance et le bonheur dans le mal constitutif de la condition humaine au XXe siècle, et surtout s’immerger dans le merveilleux gay savoir des “merveilleux dialogues de la rue pour recevoir le style par quoi l’humain se révèle dans l’homme” (Lacan, Discours de Rome).

Pasolini Roma, jusqu’au 26 janvier 2014 à la cinémathèque française

Survivance des lucioles de Georges Didi-Huberman, Editions de minuit

Cinq émissions de Denisa Kerschova consacrées à l’exposition Pasolini Roma, écouter notamment le générique d’Uccellacci e uccellini et les chansons de Giovanna Marini, les musiques de Bach, Vivaldi, Scarlatti… utilisées dans La passion selon Saint-Matthieu, la Mandolinate d’Ennio Morricone pour son film La terre vue de la lune et le Lamento per la morte di Pasolini.

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