La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche : le jouis-sens face à la norme

Les femmes jouissent plus profondément et plus intensément que les hommes par les avantages offerts par l’anatomie qui leur offre une double origine de l’orgasme par le museau de l’utérus et le clitoris, là où l’équivalent masculin est purement phallique. Le témoignage de Tirésias, qui fut homme puis femme, et confirma qu’il avait davantage pris de plaisir en femme, fascine les artistes et les chercheurs (Ovide, T.S. Eliot, Lacan) depuis 2500 ans. C’est le thème de La vie d’Adèle, porté par le “plus grand galeriste” de Lille (comédien aperçu dans Vénus noire) qui décline dans le film la conception de la jouissance féminine par Lacan en tant qu’elle aurait supporté le visage de Dieu dans le christianisme.

Adèle (Adèle Exarchopoulos), lycéenne vêtue et coiffée comme une petite souillon en attendant la princesse qui la transformera en papillon, embouche un beau garçon, puis croise la belle Emma (Léa Seydoux) aux cheveux bleus qu’elle retrouve en se baladant avec son ami queer dans le quartier gay lillois. La passion commence entre la fille de prolos qui rêve de devenir institutrice pour offrir aux autres ce que l’école lui a apporté, et la fille de bobos qui rêve d’art et de militantisme.

Abdellatif Kechiche et Ghalya Lacroix ont respecté jusqu’à la séparation des deux femmes les grandes lignes du roman graphique de Julie Maroh, le bleu est une couleur chaude, très belle réussite esthétique un peu didactique sur le fond, qui en fait un excellent ouvrage pédagogique pour parler de l’altérité sexuelle. La spirale kechichienne fonctionne à plein avec le vertige de la jeune femme embarquée dans le tourbillon de sa passion et la réaction homophobe de ses copines de classe, la mise en scène spectaculaire de la jouissance féminine et des ravages de la passion. Ce très grand directeur d’acteurs obtient le meilleur de ses interprètes qui offrent corps et âme à leur personnage.

La méthode du cinéaste suppose de porter la spirale jusqu’au climax (qui signifie orgasme en anglais) du film, à savoir devenir actrice (L’esquive), devenir ventre (La graine et le mulet), devenir symbole (Vénus noire) et ici assouvir son “jouis-sens” (Lacan). Or la séparation coupe les jambes du spectateur qui assiste un peu ennuyé à un vernissage qui clôt le parcours croisé des femmes de manière un peu maladroite, excluant la fille de prolo du monde fermé de l’art. Nous attendions davantage de perversité d’un double lauréat du César du meilleur film, lauréat d’un Prix Spécial à Venise et désormais de la Palme d’Or qui a su détourner les codes de la production cinématographique française pour créer l’oeuvre la plus importante de son temps.

Proposition de fin alternative pour La vie d’Adèle

INT-JOUR GALERIE

Samir

C’est pas trop dur pour toi d’être ici ?

Adèle

Non, ça va, tout est clair, très clair, entre nous.

Samir

T’as une nouvelle copine ?

Adèle

Non. Je… Je suis seule.

Samir

A la recherche du grand amour ?

Adèle (secoue la tête négativement)

Pas du tout, là franchement, plutôt d’un bon moment avec un homme.

Ils échangent un sourire.

INT-NUIT CHAMBRE D’ADELE

Samir est couché sur Adèle en position missionnaire. Il jouit. Elle a l’air de s’ennuyer. Il s’écarte d’elle essoufflé.

Samir

Ca t’a pas plu ?

Adèle

T’as pris ton pied ?

Samir

Ouais, merci. (il regarde son engin l’air satisfait). D’habitude elles se plaignent pas trop.

Adèle

Et moi je tricote pendant ce temps ?

Samir

Qu’est-ce que tu veux que je fasse ?

Adèle

Commence par me prendre par la bouche.

Il s’exécute.

Adèle

Maintenant prends moi comme ça et caresse-moi le clitoris en même temps.

Il s’exécute jusqu’à l’orgasme d’Adèle, son coupé, en gros plan sur son visage, au ralenti.

FIN

Vous n’avez qu’à aller regarder à Rome la statue du Bernin pour comprendre tout de suite qu’elle jouit, Sainte-Thérèse, ça ne fait pas de doute. Et de quoi jouit-elle ? Il est clair que le témoignage essentiel des mystiques, c’est justement de dire qu’ils éprouvent, mais qu’ils n’en savent rien.

Ces jaculations mystiques, ce n’est ni du bavardage, ni du verbiage, c’est en somme ce qu’on peut lire de mieux (…). Ce qui se tentait à la fin du siècle dernier, au temps de Freud, ce qu’ils cherchaient, toutes sortes de braves gens dans l’entourage de Charcot et des autres, c’était de ramener la mystique à des affaires de foutre. Si vous y regardez de près, ce n’est pas ça du tout. Cette jouissance qu’on éprouve et dont on ne sait rien, n’est-ce pas ce qui nous met sur la voie de l’existence ? Et pourquoi ne pas interpréter une face de l’Autre, la face de Dieu, comme supportée par la jouissance féminine”

Jacques Lacan, Encore, Edition Points seuil Essais, pp.97-98, 7,10 euros.

La Vie d’Adèle – Chapitres 1&2 – Palme d’Or 2013 par wildbunch-distrib

Patrice Chéreau, pionnier du cinéma de l’altérité sexuelle et de la lutte des corps, est mort hier à l’âge de 68 ans. Salutations.

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