Semaine Kechiche (3) : le symbole face au langage des racistes

Un bobo à lunettes comme moi à la seule différence qu’il était arabe, prend la parole lors de la projection de Vénus noire au Forum des images en présence du cinéaste : “Merci Monsieur Kechiche d’avoir fait un film sur toutes les humiliations que nous subissons”.

Mais de quelle humiliation est-il question dans cette histoire de Vénus hottentote (1789-1815), arrachée à son Afrique du Sud natale pour être exposée comme une bête de foire à Londres puis à Paris où elle fut auscultée par Georges Cuvier du Musée de l’homme qui disséqua son corps, en réalisa un moulage et conserva ses parties génitales exposés au public de cette institution jusqu’en 1974 ? De la hontologie (Lacan) de l’homme, de celle qui se construisit à partir de la traduction du Journal d’Anne Frank en 1950 en France contre la judéophobie, puis de la projection de Nuit et brouillard de Resnais en 1955 et Shoah de Lanzmann en 1985, la même qui se bâtit en l’an 2000 autour du récit de Louisette Ighilahriz, Algérienne violée et torturée par des hommes de la 10e Division parachutée à la recherche de l’homme qui la sortit de son calvaire (encore que la réception de cette histoire fut plus facile en France parce qu’il y avait un héros local à la clé)…

Nul héros dans la Vénus noire de Kechiche : le film ouvre sur la froideur de la science satisfaite d’une découverte permettant de légitimer l’appartenance de l’existence de races inférieures, puis enchaîne sur le spectacle des grosses fesses de la Hottentote (obsession manifeste du cinéaste, La vie d’Adèle ouvrant sur le spectacle de la jeune femme du titre ajustant son jean sur ses fesses, mais après tout la question de la taille du derrière préoccupe plus que tout les Dames qui soucient plus que tout le cinéaste). La spirale kechichienne entraîne la jeune femme d’exhibitions en maigres consolations dans l’alcool et le sourire d’un naturaliste qui découpera plus tard froidement son corps.

Le langage du raciste est celui du pouvoir sur un corps à disposition, comme dans les scènes effrayantes du film où les scientifiques analysent la moindre parcelle du corps de la jeune femme vivante puis morte, ou lorsque des aristocrates puis des bourgeois français s’extasient de toucher la bête (ses cheveux, son sexe) comme au zoo. “Lequel tu veux, petit, lequel ?” demande un parachutiste à Louis, 10 ans, en pointant les prisonniers arabes d’El Alia qui feront sans doute partie des 7 500 victimes algériennes (enfants, femmes, hommes) de la répression du 21 au 25 août 1955, selon les sources militaires officieuses, de l’insurrection dans le Constantinois du 20 août qui entraîna la mort de 123 personnes, dont 31 militaires, 71 civils européens et 21 Algériens.

Aucun cinéaste n’avait représenté avant Vénus noire la violence du racisme et du colonialisme décrite par Frantz Fanon ou Aimé Césaire. Abdellatif Kechiche a élevé son personnage au rang de symbole de la hontologie par une série de scènes insoutenables qui culminent dans une pyramide sadienne qui représente le stade ultime de la domination d’un corps féminin par les hommes (Justine) en même temps que la possibilité de la libération par le plaisir du corps et un rapport de force équilibré avec les hommes (Juliette). Nous voici aux portes de La vie d’Adèle.

VENUS NOIRE : EXTRAIT 2 par baryla
Algérie, 20 août 1955, insurrection, répression, massacres, de Claire Mauss-Copeaux, Petite bibliothèque Payot

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