Semaine Kechiche (2) : Un ventre face au langage des notables

La graine et le mulet commence par une fessée. Il y sera bien sûr question d’immigration, de chômage, de courage, d’altérité, de libido masculine, mais le film commence bien par une fessée : une jeune bourgeoise que l’on découvrira épouse d’un des plus importants notables de la région (adjoint au maire, propriétaire du plus important vignoble du coin, président de fondation… où l’on assiste à la description du pouvoir à la française dans les petites villes, et la collusion public/privé qui accompagne souvent le cocktail) se fait fesser par un jeune Arabe, Riad, d’où viendra la foudre.

Un vieil Arabe licencié des chantiers navals de Sète, Slimane, veut monter un restaurant de couscous pour laisser un bien à ses enfants. Pour contourner la bureaucratie qui l’empêche de monter son affaire, il invite les notables sétois à une soirée qui tourne au désastre lorsque son fils aîné disparaît avec le couscous. La fille de son amie (Hafsia Herzi) entame une danse du ventre pour occuper les convives.

Abdellatif Kechiche n’est pas un cinéaste humaniste dans le sens d’une croyance en la capacité de l’homme au bien. Il n’épargne aucune catégorie dans son film (la violence de la libido masculine, les soeurs unies contre l’amie du père, les jeunes qui volent la mobylette de Slimane qui les suit jusqu’à l’infarctus…), mais il réserve le portrait le plus effrayant aux notables sétois, donnant lieu à un catalogue de phrases pour marquer le pouvoir et humilier l’adversaire, et où l’on retrouve la plume de Ghalya Lacroix, co-auteure du scénario ainsi que de celui de La vie d’Adèle : “Il y a quelques petites fautes d’orthographe… Je vois”, “on va voir si l’affaire est viable”, “Je ne vais pas suivre quelqu’un qui n’est pas de chez nous”, “Inch’Allah comme on dit”, “Dans quatre jours il y a le Belem qui vient alors ce bateau, il dégage”, “Vous m’avez dégoûté à jamais du couscous…”

Le temps des colonies a laissé la nostalgie des plats de l’Afrique du nord et de la toute puissance française sur les corps mise en scène avec un certain succès public et esthétique par l’orientalisme (Delacroix, Ingres, Picasso, Lawrence d’Arabie…). La graine est le mulet est l’histoire d’un ventre exposé à distance à la violence de la libido masculine et du pouvoir des notables. Ceux qui ruminaient leur jalousie et leurs frustrations sifflent la jeune femme, le phallus gonflé de désir qui retombera forcément dans un autre ventre ou dans le lavabo. Sur la proue du bateau de Slimane est peint son nom : Source d’un côté, Sour de l’autre (la lettre C est effacée), c’est-à-dire “mur” en arabe. Nul n’a mieux représenté les deux alternatives qui s’offrent à la France au XXIe siècle.

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