Semaine Kechiche (1) : le théâtre face au langage du ghetto

Abdellatif Kechiche est le plus grand cinéaste français contemporain, dans le sens où l’on en prend avec ses films pour plusieurs siècles, comme nous vivons aujourd’hui dans la suite du geste de Mathilde de la Mole qui vole des livres dans la bibliothèque de son père, alors que 50 ans plus tôt, Rousseau conseillait aux femmes de se tenir éloignées des livres.

De toute façon, nous ne parlerons pas de Diana étant donné que le règlement intérieur de Cinéma dans la Lune interdit de commenter les biopics, et la polémique sur La vie d’Adèle attirera des spectateurs dans les salles, alors nous préférerons nous concentrer sur ce qui fait l’importance du cinéma de Kechiche aujourd’hui par la manière dont ses quatre derniers films représentent des personnages minoritaires en quête d’un langage corporel pour exister face (comme dans l’expression de Levinas : “Autrui me fait face”, c’est-à-dire visage) à un langage dominateur : le théâtre face au langage du ghetto (L’esquive), la danse du ventre face au langage des notables (La graine et le mulet), la légende face au langage des colons (Vénus noire), et l’amour face au langage hétérosexuel normatif (La vie d’Adèle). A voir dans les films de Salma Cheddadi, autre grande cinéaste contemporaine admiratrice de Matisse, des personnages inventer un langage corporel pour suppléer à l’impossibilité du rapport sexuel, on perçoit l’importance des artistes français originaires d’Afrique du Nord qui prennent le contrepied de l’orientalisme pour imposer un nouveau langage cinématographique.

L’esquive est tout simplement le plus grand film réalisé sur la violence inouïe qu’il faut exercer sur soi et subir des autres pour s’extraire de sa communauté, même si une partie de la reconnaissance critique du film est surtout liée au rôle salvateur de l’enseignante face à l’aspect anxiogène des cités HLM de Seine-Saint-Denis. Le film est généralement sauvé par ceux qui refusent de voir l’oeuvre comme un tout, et préfèrent distribuer les bons points en fonction du caractère d’acceptabilité des films de Kechiche : gentil pour reconnaître le travail des enseignants en banlieue dans L’esquive, méchant pour ne montrer aucun blanc sympathique dans La graine et le mulet, méchant pour ne montrer que des hommes blancs racistes et manipulateurs dans Vénus noire, gentil pour montrer que deux femmes peuvent s’aimer dans La vie d’Adèle (heureusement pour ses détracteurs, les interviews des comédiennes en dressent un portrait méchant)…

Les visages de L’esquive sont généralement encadrés par les barres de la cité et le passage du RER, le langage et les corps enfermés dans les gros mots utilisés pour combler les béances liées à la pauvreté des moyens d’expression. C’est bien le théâtre et la pièce de Marivaux mise en scène par la courageuse enseignante du film (Merveilleuse Carole Franck) qui éloignent Lydia (Sara Forestier) et Frida (Sabrina Ouazani, qui mériterait aussi des premiers rôles) du langage du ghetto, alors que le pauvre Krimo esquivera jusqu’au bout, à la fois la violence de ses camarades, la chance de l’art et de l’amour. Pour son entrée en scène dans la cour des grands cinéastes, Kechiche dresse l’autoportrait du jeune homme qu’il a été, l’Arabe pauvre des quartiers HLM de Nice qui a suivi les cours de théâtre au Conservatoire, dans une ville où comme à Paris les plus riches du monde vivent à quelques centaines de mètres des plus pauvres.

L’enseignante a beau rappeler que dans le monde de Marivaux, le travestissement n’empêchera pas les riches d’épouser les riches et les pauvres les pauvres, Kechiche filme l’espoir malheureux d’échapper à sa condition et la douleur du miraculé social de trahir les siens. Un grand artiste se reconnaît aussi aux figures qui portent ses thèmes pour la postérité : Carole Franck, Sara Forestier, Sabrina Ouazani, pour traverser le XXIe siècle sans se cogner aux murs.

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