Rencontres d’Arles 2013 (2) : Jacques Henri Lartigue, le mausolée de l’amour

D’une oeuvre qui relève souvent plus de l’appropriation phallique (ma voiture, ma maison, ma femme, mes maîtresses…) que du grand art, la Commissaire Maryse Cordesse a extrait du journal photographique de Jacques Henri Lartigue (1894-1986) les images de sa vie avec sa première femme, Madeleine Messager dite “Bibi”, qui le quitta en 1930 pour vivre pleinement sa passion pour les femmes.

Passé l’agacement procuré par ces photographies qui resteront comme une représentation idéale de la bourgeoisie française durant la première moitié du XXe siècle, à l’abri de l’antisémitisme, de l’implosion de l’empire colonial et même des guerres (Lartigue a traversé la seconde guerre mondiale sans souffrir ni s’étonner de ce qui se passait), les photographies de Bibi touchent par la manière dont elles ont capté l’impossible fusion entre les êtres. La femme évolue chez lui d’instrument d’ornementation à celui d’objet fétiche (Bibi urinant, prenant des poses sensuelles avec la comédienne Denise Grey ou l’épouse de Sacha Guitry, Yvonne Printemps, dont Lartigue tomba fou amoureux) puis à celui de point de fuite, réfugié dans les bras de leur fils, des femmes (dont des maîtresses de son époux) et le rire d’autres hommes.

Il est curieux d’entendre parler ça et là à propos du milieu dans lequel Lartigue évoluait, de “moeurs légères”, plutôt que de rappeler que les bourgeois de son temps fréquentaient les maisons closes et collectionnaient les maîtresses, et que Bibi était lesbienne ou aimait les femmes, comme quand on visite Linderhof et que la guide assure que Louis II de Bavière vivait seul tout en étant fiancé à la cousine de Sissi, plutôt que de dire qu’il était homosexuel.

Jacques Henri Lartigue restera comme un photographe dont l’oeil était plus aiguisé que l’esprit en tant qu’il a capté ce qu’il était incapable d’exprimer. Dépassé par l’évolution de la société et la diminution du pouvoir des hommes sur les femmes au XXe siècle, il a finalement représenté un mausolée de l’amour bourgeois, enterrement de première classe d’un milieu dont le rêve de foyer était basé sur l’hypocrisie et le mensonge. Quel changement de monde entre le déchirement du photographe lors de la vente du domicile familial de Rouzat (“par un trou minuscule j’ai eu un grand trou dans mon coeur et j’ai eu le vertige”) et la violence du dernier plan d’Amour de Haneke (Isabelle Huppert s’empare de l’appartement de ses parents décédés : pour des centaines de millions de personnes, le foyer est devenu un bon investissement immobilier) !

Rencontres d’Arles, jusqu’au 20 septembre 2013

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