Plein soleil de René Clément : le génie du ressentiment

Michael Douglas s’étonne encore d’être abordé dans la rue par de jeunes loups de la finance qui lui annoncent fièrement avoir choisi ce métier après l’avoir vu dans Wall Street où il interprète un parfait salaud.

C’est lui le premier salaud adorable du cinéma, Tom Ripley, for ever Alain Delon en 1960, point de jonction entre le cinéma de papa incarné par le cinéaste René Clément, dans lequel le personnage est mu par des passions à sens unique (honneur, amour, hubris, lutte des classes, etc.), et le cinéma moderne de l’ambiguïté.

Le cinéaste est dépassé par le grand roman pervers de Patricia Highsmith qui décrit un jeune homme cynique servant de faire-valoir à un Californien en virée à Rome dont il va usurper l’identité. René Clément préserve in extremis la morale quand l’auteure choisit la victoire mais qu’importe, il invente Alain Delon en lui donnant son premier grand rôle, sublimé par la rigueur et les gammes de bleu de la caméra d’Henri Decae qui rappellent la peinture de Matisse et éclairent parfaitement les yeux de Delon et Maurice Ronet, et la musique de Nino Rota, notamment dans la scène où il marche avec l’orgueil d’un empereur romain entre les étals du marché de Mongibello (en fait la commune d’Ischia Ponte).

Plein soleil est le portrait de la jeunesse qui émerge après-guerre, narcissique, violente et apolitique, petite soeur du Caravage et d’une société envieuse. Tom Ripley ne se contentera pas des 5 000 dollars promis par le père du jeune millionnaire s’il le ramène en Californie : il veut les tenues de son souffre-douleur, son argent, sa petite amie (sublime Marie Laforêt)…

La grande figure qui émerge avec le Tom Ripley de Delon, c’est le héros ambitieux mu par le ressentiment, descendant du Julien Sorel du Rouge et le noir, propre aux époques où un certain niveau d’éducation croise de grandes frustrations sociales et économiques pour créer un cocktail explosif. Contrairement au film noir américain des années 40 et 50 où l’ambition est avalée par le broyeur social, Plein soleil filme l’ascension d’un cynique qui sans se démarquer de son habitus de plouc (Maurice Ronet lui fait remarquer qu’il n’y a rien de plus vulgaire que de vouloir paraître distingué lorsqu’on est pauvre), épouse les pratiques des maîtres du monde pour vivre parmi eux. Comme Martin Heidegger lisant selon son compatriote Jacob Taubes les sources à neuf en raison de son ressentiment, Tom Ripley personnifie les envieux qui révolutionneront le capitalisme après-guerre, marqué par la ruse et une constante adaptabilité. Petits et grands génies, c’est plein soleil que toute l’équipe de Cinéma dans la Lune vous souhaite de charmantes vacances.

Plein soleil 1960 par le-pere-de-colombe

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