Lola Montès d’Ophuls : les femmes, oubliées de l’Histoire

Martine Carol - Lola Montès

La longue liste des amants (Franz Liszt, Alexandre Dumas fils, le Roi Louis Ier de Bavière, etc.) que connut la courtisane Lola Montès au XIXe siècle permet de comprendre que c’est bien leur point commun qui intéresse le cinéaste Max Ophuls en 1955, en l’occurrence leur femme, ou plus généralement les femmes, oubliées de l’Histoire écrite par des hommes, mais immortalisées dans l’autre histoire plus souterraine des désirs et des secrets que l’esthète peut retrouver dans les galeries de portraits et de nus féminins des musées, ainsi que dans les notes et les mots des artistes musiciens et lettrés inspirés par leurs muses.

La sortie en copie restaurée de Lola Montès est un événement d’autant plus important que ce film est l’un des plus incompris de l’histoire du cinéma. Cette superproduction qui réunissait la star éphémère des années 50, Martine Carol, dont la photographie a depuis longtemps disparu des chambres d’adolescent(e)s, mais aussi les stars masculines Peter Ustinov, Anton Wallbrook, ou Oskar Werner, qui semblait déjà prêt à devenir le Jules du film de François Truffaut, sept ans plus tard, est à l’origine d’un scandale au moins équivalent à certains de ceux que provoqua la célèbre courtisane en son temps : avant-première houleuse, manifestations devant les salles, insuccès public, charcutage de la version du cinéaste par les producteurs, etc.

Il est vrai que la forme de Lola Montès a de quoi dérouter, l’histoire étant racontée depuis un cirque dans lequel la courtisane finit ses jours, chaque moment fort de la vie de l’héroïne donnant lieu à de somptueux flashbacks qui donnent la mesure du sens de la chorégraphie du cinéaste de La ronde et du Plaisir, notamment lorsque l’ensemble du personnel d’un château du Roi de Bavière court à la recherche d’une aiguille et d’un fil, à la demande de Lola.

La mise en abîme du film dans le film, et de la vie dans le spectacle, semble avoir été un mode d’expression courant dans le cinéma de l’après-guerre, puisqu’on le retrouvait notamment dans Le carrosse d’or (1953) de Jean Renoir, qui racontait les aventures d’une troupe de commedia dell’arte menée par Anna Magnani, qui comme Martine Carol déchaînait les passions des hommes. Il est possible que cette méthode qui consistait comme Shakespeare à voir le monde comme un vaste théâtre dans lequel chacun joue la comédie était inspirée aux deux cinéastes par les terribles conséquences de la seconde guerre mondiale, qu’ils durent chacun fuir pour l’Amérique, Max Ophuls pour être juif et Jean Renoir pour être pacifiste.

Dans Lola Montès, la mise en abîme se conclut tragiquement avec une Lola en cage, donnant aux hommes des rêves à un dollar, symbole probable de l’amertume du cinéaste dont c’était le dernier film, qui soulignait ironiquement que tous les rêves du monde pouvaient finir en soirée à dix dollars l’entrée dans le cinéma du quartier. Mais les enfants d’Ophuls, en particulier François Truffaut et Woody Allen, ont libéré la parole des femmes dans le cinéma des années 60 et 70, avant que des générations de femmes ne saisissent à leur tour une caméra pour raconter la seconde moitié de l’Histoire de l’humanité.

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