Gatsby le magnifique de Baz Luhrmann : le siècle de Gatsby

Les héros de cinéma se sont mis à ressembler peu à peu, depuis la Nouvelle Vague, aux personnages des romans de Francis Scott Fitzgerald plutôt qu’à n’importe quels autres personnages de roman, à la fois beaux et désespérés que le monde ne soit pas à la hauteur de l’amour qu’ils étaient prêts à lui offrir.

Gatsby, héros de guerre, self-made man au parfum de souffre, milliardaire en quête de respectabilité, Dom Juan amoureux de la femme idéale, rêve incarné de toutes les femmes comme du narrateur du roman, personnifie à lui seul les songes de l’homme moderne de circulation entre les classes sociales, de séduction des plus beaux êtres du monde, de richesse suffisante pour ne pas avoir à se priver d’un caprice et de générosité envers ses amis, d’aventure à la limite de la loi et de fusion avec un être unique.

Baz Luhrmann poursuit son rêve de cinéma orgiaque en adaptant l’histoire d’un homme qui comblait son angoisse d’être inadapté au monde par un déluge de fête et d’aventure. Il a confié la bande-son au chanteur-producteur de hip-hop Jay-Z, qui participe au côté tapageur de l’ambiance appréciée par le cinéaste de Moulin rouge. L’arrogance des puissants des années 20 est mise en perspective de manière intelligente avec le succès de ceux qui ont privatisé les profits et collectivisé les pertes en 2008 et 2011. Le cinéaste prend seulement un train de retard en décrivant le racisme comme une condition essentielle de cette classe sociale, ce qui était peut-être vrai dans les milieux dirigeants des années 20, alors que l’intégration des personnes méritantes issues d’Afrique et du Moyen-Orient est devenue aujourd’hui un facteur de légitimation de la grande bourgeoisie pour faire oublier la croissance des écarts de revenu entre les plus pauvres et les plus riches.

Qui mieux que Leonardo DiCaprio pouvait personnifier le rêve américain teinté d’existentialisme européen ? Il manque à Carey Mulligan l’assurance des bien-nés pour porter encore plus haut la douleur d’un amour impossible. Il reste une fête digne des super-productions de Cecil B. DeMille et le revers de Gatsby, un écrivain fêtard et triste de la génération perdue, la tristesse de Tobey Maguire ex-Spider Man, bon interprète de ceux qui seront toujours en retard d’un baiser à prendre et de la prouesse d’un ami plus grand qu’eux.

Gatsby avait foi en cette lumière verte, en cet avenir orgastique qui d’année en année recule devant nous. Pour le moment, il nous échappe. Mais c’est sans importance. Demain, nous courrons plus vite, nous tendrons les bras plus avant… Et un beau matin…

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