La belle endormie de Bellocchio : Nous devons un coq à Asclépios

Qu’a donc bien voulu dire Socrate en exhortant Criton, quelques heures avant sa mort, alors qu’il était condamné par le pouvoir pour “corruption de la jeunesse”, à faire une offrande au dieu de la médecine ? Nietzsche s’est moqué du sage grec en voyant dans ce geste la preuve de la haine de Socrate envers la vie. Georges Dumézil a réfuté cette théorie en affirmant que Socrate signifiait par son dernier geste qu’il fallait rendre hommage au dieu qui guérissait l’âme de l’erreur et la guidait vers la voie de vérité. Marcel Conche estime que le coq offert à Asclépios est un hommage au dieu résurrecteur qui ramenait selon Eschyle les morts du “royaume des ombres” : “Socrate meurt heureux parce qu’il sait qu’il va revivre dans ceux pour qui il a vécus, qu’il a aimés”.

Alors qu’en est-il de l’amour dans le monde contemporain, qui ne se réduirait pas au “pourquoi est-ce que je trompe ma femme ?” qui constitue la base de trop de mauvais films français ? Marco Bellocchio cherche l’amour sous la laideur des années Berlusconi par le portrait croisé de malades d’amour autour du projet d’euthanasie d’une femme qui se trouvait en 2008 dans un coma végétatif depuis 17 ans. Un Sénateur du parti au pouvoir (Toni Servillo) s’apprête à voter contre le projet de loi qui vise à s’opposer à la décision de justice autorisant l’euthanasie de la jeune femme. Sa fille (Alba Rohrwacher, la plus grande comédienne actuelle du cinéma transalpin) prie pour la jeune femme dans le coma, croise un belître du champ adverse et l’embouche. Une comédienne qui ne peut s’empêcher de se contempler dans les miroirs (Isabelle Huppert) dévoue sa vie à sa fille dans le coma pour oublier sa déchéance…

Bellocchio est le maître des scènes opératiques, lorsque comme dans Vincere la musique de Carlo Crivelli accompagne l’hubris des personnages. Des fous de Dieu lèvent les draps qui recouvrent les malades d’un hôpital à la recherche de la jeune femme dans le coma, un militant pro-euthanasie jette un verre d’eau à la figure d’une catholique, un médecin sauve une junkie qui rêve de se foutre en l’air… Le propos est plus fragile lorsque le cinéaste filme son propre fils en médecin sauveur et athée. Au cinéma, l’amour surgit lorsque les personnages aiment sans artifice, telle une jeune catholique rêvant d’être prise dans les bras d’un homme tendre qui renouera sans le savoir le lien coupé avec son père.

LA BELLE ENDORMIE – Bande-annonce VO par CoteCine

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *