Folle Journée de Nantes 2013 (7) : Anne Queffélec ou les captives divines

« Nous périrons, mais nous avons pour otages les captives divines qui suivront notre chance. »

Marcel Proust, Du côté de chez Swann

La plus proustienne des pianistes françaises, entendez raffinée, délicate et mélancolique, Anne Quéffelec, présente son programme avant de donner la parole à son piano dans la salle de concert du Lieu unique dont on va dire qu’elle aurait plu à Erik Satie (1866-1925) avec ses briques de ciment à nu, sa décoration de grands tapis ethniques, mon kiki enfermé dans le mur sud jusqu’au 1er janvier 2100 (sic) et son acoustique de boîte de conserve.

La pianiste présente le destin solitaire du plus potache des génies de l’histoire de la musique, qui vécut six mois durant une unique et orageuse passion avec la peintre Suzanne Valadon qu’il finira par accuser de harcèlement auprès de la police, avant de recenser les griefs qu’il avait à son égard sur la vitre de leur appartement au vu et au su des passants de Montmartre. Reclus à Arcueil (Val-de-Marne) dans une chambre de bonne, fuyant les honneurs, l’argent et la gloire (il dira de Ravel “il refuse la Légion d’honneur, mais toute sa musique l’accepte”), il parcourt chaque jour à pied la distance de son domicile à Montmartre (10 km), parfois en protégeant son parapluie sous son manteau “pour ne pas l’abîmer” (on retrouva 30 parapluies chez lui à sa mort, ainsi qu’une collection de faux cols et de costumes non portés, un piano tourné clavier contre le mur…).

Anne Queffélec entame un programme qui va selon ses propres mots “de la lumière à l’obscurité” en passant par quelques clair-obscurs offerts par la musique de Satie (Gnossiennes, Gymnopédies) et la merveilleuse comptine de Déodat de Séverac (Où l’on entend une vieille boîte à musique), avant d’aborder Koechlin et la vie des marins à qui “la mer prend la peau”, puis de conclure par le funeste Glas de Florent Schmitt et ses sons de cloche.

C’est par Satie joué par Anne Queffélec et la Gnossienne n°3 ou 4 que Pialat aurait dû terminer son magnifique Van Gogh plutôt que par un pompeux morceau d’Honegger. Cet artiste maudit ironique et cultivé dialogue si bien avec le peintre néerlandais mystique sans Dieu comme lui. Anne Queffélec captive la musique de la génération perdue française et son auditoire qui emprunte avec elle la voie de la chambre chaude de l’enfance à l’acceptation de l’impermanence des choses. Autrefois, on appelait ce chemin la sagesse.

1 CD, Satie et compagnie par Anne Queffélec, pièces pour piano seul, Mirare 2012

1 CD, Contemplation, transcription des oeuvres de Jean-Sébastien Bach pour piano, Mirare.


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