Comment filmer la lutte des classes ?

“La beauté est espoir, lutte et conquête.”

Luis Bunuel, Mon dernier soupir

La sortie de La très très grande entreprise de Pierre Jolivet, qui oppose une bande de pieds nickelés (Roschdy Zem, Jean-Paul Rouve, Marie Gillain et Adrien Jolivet) à une grande multinationale est l’occasion de voir comment le cinéma s’empare de ce thème vieux comme les classes.

– La victoire inéluctable de la bourgeoisie dominante : Claude Chabrol, en lecteur de Flaubert, filme le cloisonnement des classes sociales, et l’écrasement des rêveurs et classes populaires par la bourgeoisie dominante, notamment dans son dernier film La fille coupée en deux, dans lequel une jeune présentatrice météo se faisait berner par un écrivain quinquagénaire érotomane, puis épousait un jeune héritier qui tuait l’écrivain avant d’être grâcié. La jeune fille rejetée par la famille de son mari retournait dans sa misère d’antan. La bourgeoisie impose aussi ses manières à ceux qui veulent la transformer, comme la jeune patronne  idéaliste de it’s a free world de Ken Loach, qui finit par adopter les pires pratiques des patrons contre lesquels elle se battait.

– Le joujou du pauvre : Baudelaire a dessiné sous ce titre le cruel portrait d’une petite fille qui disposait de tous les biens matériels du monde, mais s’extasiait devant un pauvre petit enfant qui jouait avec le cadavre d’un rat. Les proverbes “Pour vivre heureux, vivons cachés”, ou “l’argent ne fait pas le bonheur” ont façonné quelques artistes qui se risquent à raconter que les pauvres ne sont pas les plus tristes, comme Etienne Chatilliez qui montre dans La vie est un long fleuve tranquille des pauvres plus hédonistes que les tristes bourgeois.

– L’union fait la force : les cinéastes optimistes ont eu tendance à choisir cette méthode, notamment Jean Renoir dans le sublime Crime de Monsieur Lange, où les ouvriers d’une coopérative s’associaient  pour reprendre la maison d’édition d’un patron véreux parti avec la caisse, avant de défendre leur collègue qui assassinait celui-ci lorsqu’il voulait reprendre le contrôle de son entreprise. La très très grande entreprise fait partie de cette tendance de lutte sociale en décrivant quatre personnages infiltrant la multinationale qui les a jetés comme des mal-propres pour obtenir réparation. Par les temps qui courent et la citation à tous les niveaux de la célèbre phrase de Karl Marx (”Le capitalisme, c’est la privatisation des profits et la socialisation des pertes“, jusqu’au Washington Post qui détournait au plus fort de la crise la phrase en écrivant que “le socialisme était la privatisation des profits et la socialisation des pertes” (sic)), il n’est jamais trop tard pour croire au changement, comme disent les Américains.

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