Quentin Tarantino, un cinéma déchaîné d’Emmanuel Burdeau et alii : les intellectuels et le surcinéaste

“Le seul cinéaste star qu’aient produit la fin du XXe siècle et le début du XXIe siècle” qui puisse en même temps faire figure de “plouc, indécrottable bouseux natif de Knoxville, Tennessee, propulsé par erreur sur la scène de la gloire hollywoodienne” (Emmanuel Burdeau) fait l’objet d’un ouvrage collectif rédigé par des chercheurs réunis par une cinéphilie maladive et des intérêts tous azimuts (anthropologie, philosophie, histoire de l’art…) parmi lesquels on aurait aimé trouvé aussi la psychanalyse.

Le territoire Tarantino est un immense terrain de jeu à critique étant donné que l’intéressé a vu tous les films (non seulement ceux du grand art, mais aussi les films B, bis, Z, porno, etc.) et qu’il s’est bercé au meilleur du cinéma français, de Melville à Godard en passant par Rohmer dont l’on retrouve “l’exquise platitude des dialogues” (Noémie Luciani) dans Boulevard de la mort et ses femmes “Utérus d’acier” débattre de la meilleure manière de chauffer les garçons en leur offrant “tout sauf” l’objet qui brisera le cercle du désir.

L’exercice n’est pas dépourvu de risque, et la citation de Wittgenstein ou d’Emmanuel Kant à propos d’un cinéaste intellectuel, mais dont l’imaginaire lorgne plus vers l’exaltation de la pop comme chez Warhol, la célébration de la puissance du comics dans la culture contemporaine comme chez Lichtenstein, et la vulgarité comme chez Jeff Koons, que vers la phénoménologie et l’orientation ontologique vers l’objet. Certaines tentatives de convaincre le lecteur via la philosophie allemande rappellent une hilarante interview de John Carpenter en supplément DVD du film d’horreur The fog, dans lequel l’intervieweur demande au cinéaste de genre s’il a voulu décrire le brouillard (“fog” en anglais) comme une “architecture de l’invisible” (réponse de l’intéressé “no“).

Reste que l’ouvrage collectif offre quelques pépites, en particulier sur l’aspect politique du cinéma de Tarantino, notamment dans son seul film que l’on peut considérer comme un classique, Jackie Brown : “c’est à partir de Jackie Brown que le cinéaste choisit pour ses premiers rôles des dominés ou des persécutés (femmes, juifs, noirs)” (Hervé Aubron). Dans cet article intitulé fort justement La déesse de la fatigue, le rédacteur en chef adjoint du Magazine littéraire s’intéresse à la “passion de l’inépuisable” dans le cinéma de Tarantino où il s’agit toujours “en dialoguant de manger l’autre”. Il est difficile de trouver dans le cinéma contemporain, à l’exception des figures féminines des frères Dardenne, une figure aussi emblématique que cette Jackie Brown pour décrire la fatigue du petit prolétariat de la société de service, coincé entre des difficultés de vie quotidienne et la machine à surveillance qu’est l’entreprise moderne.

Jean Narboni offre aussi un éclairage passionnant sur l’autre grand film, à nos yeux, du cinéaste américain, Inglourious Basterds, uchronie où le plaisir de tuer Hitler ne doit pas cacher le fond du sujet, à savoir la manière dont les juifs se sont vengés de leurs bourreaux, de Fritz Lang à Steven Spielberg. Jean Narboni clôt le débat sur le fait que ce film n’aurait pas le droit de représenter la Shoah en convoquant Claude Lanzmann qui apprécie le film de Tarantino, et présente le cinéma de ce dernier comme porteur “d’un rapport nouveau entre la parole et l’action, le verbe et la violence”. Avec Hans Landa, qui permit de découvrir ce grand acteur autrichien qu’est Christoph Waltz, Tarantino a créé un personnage inédit, victime finale d’un militaire américain aussi peu curieux pour les langues que la plupart de ses compatriotes et rêvant de “100 scalps” par basterd, mais mélange de grande culture européenne et de barbarie si souvent décrit par George Steiner comme le mal du XXe siècle et porteur d’une parole qui “est violence” (Narboni).

Arrive sur les écrans Django Unchained, “nouvelle histoire d’oppression et d’émancipation(Emmanuel Burdeau), où la mythologie tarantinienne se poursuit, avec ses idolâtres et ses détracteurs, mais l’un des seuls cinéastes à réunir dans une même salle les publics les plus divers, de l’amateur de sensations fortes à l’intellectuel de gauche, du spectateur fidèle du marketing au cinéphile féroce qui connaît tous les décorateurs des films de la RKO de 1935 à 1947. Comme dit Christoph Waltz après un bon verre de lait, “A vos vaches et à votre famille, je dis Bravo !”.

Emmanuel Burdeau présentera l’ouvrage et Django Unchained au Ciné 104 de Pantin le mercredi 16 janvier à partir de 19 heures.

Quentin Tarantino, un cinéma déchaîné, Capricci/Les prairies ordinaires, 18 euros.

Django Unchained Bande annonce du film par LE-PETIT-BULLETIN
 

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