S’il-te-plaît Raymond, dessine-moi un mouton

“Il parlait d’abord de la voix et de la main pour me montrer autour de moi les formes, la vie. Il faisait passer en moi la conviction que tout ça n’était pas seulement une image perçue par nos sens, mais une existence, une pâture de nos sens, une chose solide et forte qui n’avait pas besoin de nous pour exister, qui existait avant nous, qui existerait après nous. Une fontaine. une fontaine au bord de notre route. Celui qui ne boira pas aura soif pour l’éternité. Celui qui boira aura accompli son oeuvre.”

Jean Giono, Jean Le bleu

Raymond Depardon nous offre avec La vie moderne, troisième volet du triptyque qu’il consacre aux agriculteurs des régions accidentées du centre de la France, un formidable chant du monde de poésie et d’humour. C’est lorsqu’il oublie d’être le grand photographe reconnu qu’il devient aussi un grand cinéaste, en plaçant sa caméra à hauteur d’homme pour remuer les frustrations dans un conflit de génération (une citadine en conflit avec les deux oncles célibataires de son mari), les désillusions de jeunes agriculteurs (une jeune femme explique à son fils, devant son mari, que le métier d’agriculteur ne servira bientôt “plus à rien”) ou la rancoeur d’un jeune agriculteur obligé de reprendre la ferme de ses parents parce que tous ses frères et soeurs sont partis en ville.

La mélancolie du film, accentuée par ces longs travellings qui nous mènent jusqu’aux fermes les plus reculées du Massif Central, est accentuée par cette impression de fin du monde qui noue à la gorge, pour ces personnes éloignées autant que possible du devoir de rentabilité qui est le mot d’ordre de la modernité. Et lorsque Raymond Depardon nous offre à la fin une galerie de visages, la “chose la plus intéressante du monde” disait John Ford, qui nous regardent avec toute leur fatigue, leur timidité et leur joie sur la magnifique musique de Gabriel Fauré, alors nul doute que les indigènes de cette vie moderne fêtée par le cinéaste, se trouvent assis dans la salle, prêts à retourner dans le bruit du monde.

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