Les invisibles de Sébastien Lifshitz : histoires d’amour malgré tous

Si l’on mesure la puissance d’une histoire d’amour à l’aune des tempêtes que deux êtres affrontent pour avoir droit à un bonheur et un plaisir réciproque, Les invisibles est un grand film d’amour, terriblement émouvant, politique et fier, superbement cadré par un oeil de peintre tendre sur des personnes nées avant la seconde guerre mondiale qui ont vécu tant bien que mal leur amour pour ceux de leur sexe.

Les invisibles touche par sa manière d’aborder le sujet trop rare de la sexualité des personnages âgées sous l’angle de personnes qui ont vécu librement leurs désirs à l’époque clandestins, entre la “franc-maçonnerie” dont parlait Marcel Proust et la Gay Pride : tel paysan a aimé toute sa vie, selon les rencontres, autant les hommes que les femmes, tel bourgeois de Provence a souffert jusqu’à la quarantaine de ne pas pouvoir assumer sa passion pour les hommes avant qu’un article paru dans Paris Match ne force son outing, telles femmes menacées de licenciement dans leur grande entreprise en 1973 en raison de leur saphisme sont parties élever des chèvres au pied du plateau d’Albion, telle femme mère de quatre enfants a attendu Mai 68 pour vivre librement ses désirs…

Le combat de ces êtres pour imposer leurs désirs dans une époque qui le condamnait (le classement de l’homosexualité en maladie psychiatrique est levé en 1981) croise la lutte des femmes pour obtenir le droit à la contraception, à l’avortement et au plaisir (une protagoniste raconte les avortements clandestins qu’elle pratiquait dans son appartement) et la féminisation des hommes engagée après la seconde guerre mondiale. Sébastien Lifshitz saisit les moments de tendresse de vieux couples, l’humour de ceux qui ont dû ruser toute leur vie pour résister à l’abjection, la douleur des personnages face aux rejets des proches qui ont condamné leurs pratiques.

Eloge de la lutte contre la normalité et la bêtise du naturalisme à la Jean-Jacques Rousseau qui, poussé jusqu’à l’absurde, consisterait à justifier l’inceste sous prétexte qu’il est biologiquement possible, Les invisibles filme avec tendresse une génération qui s’est battue pour lever le voile sur tous les amours. A une époque de retour des grandes peurs de l’autre et de jeunisme, Les invisibles rappelle que l’amour est transgressif ou n’est pas : comme le Sorel du Rouge et le noir, la Catherine de Jules et Jim, la Rosalie de Sautet, le génial Depardieu de La femme d’à côté, les grands amoureux aiment où on ne les attend pas.

Les Invisibles Bande annonce du film par LE-PETIT-BULLETIN

 

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