Nouveau Roman écrit et mis en scène par Christophe Honoré : Roman, ville ouverte

Christophe Honoré met en scène avec brio un spectacle pop de 2 heures 50 sur le dernier grand mouvement littéraire francophone, porté par des figures austères gravitant autour de la figure de l’éditeur Jérôme Lindon, auquel le spectacle Nouveau Roman est une sorte d’hommage sans l’emphase à la Malraux.

J’en veux à l’auteur/metteur en scène de placer dans la bouche de Nathalie Sarraute un inimaginable “brûlons Drieu la Rochelle, Roger Martin du Gard, Giono, etc.” et de mettre la menace à exécution sur scène, fût-ce pour brûler du roman de gare. Passé ce moment déplorable où la pop n’excuse pas tout (les rockeurs brûlent leur guitare ou de l’argent sur scène, pas des livres), la troupe mène brillamment l’épopée du nouveau roman de l’appel à un retour à la forme contre la littérature de l’engagement, à la constitution d’un pôle d’écrivains autour des Editions de Minuit (Lindon publie Beckett, Sarraute, Pinget, etc., refusés par d’autres éditeurs), à l’engagement de la troupe à laquelle on reprochait de virer à l’art pour l’art (Jérôme Lindon, Claude Ollier, Claude Simon, Nathalie Sarraute… signent le Manifeste des 121 pour l’appel à l’insoumission des militaires engagés dans la guerre d’Algérie, Lindon publie des ouvrages importants contre la torture comme La question et Pour Djamila Bouhired) au panier de crabe et à l’inévitable éclatement aussi douloureux qu’un lendemain de cuite.

On y entendra la poésie de Claude Simon (Sébastien Pouderoux) face à l’horreur de la guerre sans le goût de fascisme de Céline (La route des Flandres), les jeux de contre-genre de la belle Ludivine Sagnier en Nathalie Sarraute défendre le plus grand essai littéraire français du siècle (L’ère du soupçon), et de la superbe Brigitte Catillon prendre l’habit de Michel Butor pour défendre le roman le plus influent du groupe (La modification, ou l’évolution d’une conscience durant un voyage en train de Paris à Rome, structure reprise par Mathias Enard dans Zone, que nous considérons comme le plus grand roman francophone contemporain), Jean-Charles Clichet en Alain Robbe-Grillet agiter beaucoup de vent et de poussière…

Il est surprenant qu’un cinéaste aussi libre sur la question du sexe (rappelons-nous Ma mère d’après Bataille, Les chansons d’amour, son meilleur film…) livre un texte aussi prude, où Catherine Robbe-Grillet (Mélodie Richard) semble s’excuser de ses audaces, alors que les Editions de Minuit n’ont pas hésité à mettre du sel dans la littérature francophone.

Soit. Nous reprochons suffisamment à la littérature, au théâtre et au cinéma parisiens de s’enfermer dans des logiques de classe pour ne pas saluer ce chant d’amour d’un miraculé autodidacte de Rostronen pour des écrivains qui semblent réservés à la critique académique. Christophe Honoré hurle l’urgence de relire Duras, de lire Michel Butor et Claude Simon et salue la mémoire d’un très grand éditeur. Plutôt que de finir sur une remarque convenue sur la frilosité de l’édition actuelle et la misère de la littérature contemporaine, nous aurions préféré un mensonge et un salut fraternel à la manière du jeune sourd de La griffe du passé à Robert Mitchum afin que les êtres apprennent à désaimer un peu pour continuer à vivre, ce que fait si bien cette troupe souvent plus forte que le texte.

Nouveau Roman, jusqu’au 9 décembre au Théâtre de la Colline, strapontins en vente les jours de spectacle à partir de 18 heures 30 (profitez des replacements quelques minutes avant le spectacle pour trouver une meilleure place)

Bande-annonce Nouveau Roman par www-colline-fr

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