Woody Allen, et comment filmer l’amour à trois (ou plus)

Qu’on soit assez amoureux pour garder une fidélité si entière que, de part et d’autre, les tentations d’infidélité ne se présentent même pas, cela, il va sans dire, est bien, mais c’est assurément un mal certain de traiter l’infidélité comme une faute terrible.”

Bertrand Russell, Le mariage et la morale

Les allenophiles auront beau faire du dernier opus du cinéaste New-yorkais un immense chef-d’oeuvre, il nous semble surtout intéressant en ce qu’il s’inscrit dans la longue tradition cinématographique de l’amour à trois (ou plus) liée au fait que la naissance du cinéma s’est accompagné du mouvement d’émancipation des femmes au XXème siècle dans la sphère publique et privée.

– l’apprentissage : il faut voir la comédie barcelonaise comme une fable initiatique amusante, où Scarlett Johansson découvre le plaisir avec une femme (Penelope Cruz), sans se qualifier pour autant de bisexuelle (“I am me”), et la charmante Rebecca Hall la sensualité avec un peintre macho (Javier Bardem) qui la console de son benêt de futur mari. Dans ces deux cas de figures, l’amour à plusieurs est l’ultime expérience qui permet de ne rien regretter de sa jeunesse.

– un remède à l’insatisfaction : l’amour à trois est une constante de la comédie bourgeoise, en ce qu’elle console le héros de la Commedia dell’arte, de Molière ou Marivaux de l’imperfection de la vie humaine. Jeanne Moreau dans Jules et Jim est éternellement insatisfaite à passer de l’un à l’autre avant de décider de disparaître en compagnie de celui qui l’a attendue. Michel Piccoli dans Les choses de la vie n’arrive pas non plus à se décider entre sa femme Léa Massari et sa maîtresse Romy Schneider, ce qui finit plutôt mal.

– une source de complétude : la morale bourgeoise ne triomphe pas toujours au cinéma, et la soi-disante évolution des moeurs n’a toujours pas égalé la morale de Sérénade à trois de Lubitsch (1933), à la fin de laquelle Miriam Hopkins, amoureuse à la fois de Gary Cooper et Fredrich March, avec lesquels elle avait signé un accord de gentlemen indiquant qu’ils devaient renoncer à l’amour pour se consacrer à leur carrière, les prend tous deux par les bras en déclarant qu’après tout, elle n’est pas un “gentleman”… Les amoureux de César et Rosalie se rappellent aussi que Romy Schneider, qui a plus qu’aucun autre réconcilié les Allemands et les Français, trouvait en César et David un homme idéal, d’un côté artiste, rêveur, attentionné, intellectuel et doux, mais fuyant (Samy Frey), d’un autre côté entrepreneur, meneur, drôle et fidèle, mais vulgaire (Yves Montand).

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *