Edward Hopper au Grand Palais : l’étrangeté du monde

Comment le siècle est-il devenu hopperien ? Comment les plus grands films indépendants américains des vingt dernières années (Mulholland Drive, History of violence, No country for old men, Take shelter, etc.) et l’une des principales séries américaines (Mad men) ont-ils pris une résonance hopperienne ?

Le visiteur de l’exposition au Grand Palais est confronté à une peinture qui paraît d’autant plus neuve que le catalogue raisonné de l’oeuvre d’Edward Hopper (1882-1967) ne compte que 100 tableaux et que la plupart sont détenus dans des collections américaines. L’exposition rend Hopper à la peinture après qu’il ait été autant détourné comme l’un des très grands artistes existentialistes du vingtième siècle, si l’on regroupe dans cette catégorie ceux qui se sont attachés à décrire la solitude de l’homme confronté au silence de Dieu et à la violence des changements apportés par la société industrielle.

L’existentialisme a offert un catalogue d’horizons dans lesquelles chacun peut puiser : recueillement devant l’être de ce qui est (Heidegger), engagement (Sartre), révolte (Camus), féminisme (Beauvoir), frénésie érotique (Henry Miller), confusion des genres (Zweig), recueillement devant l’altérité (Levinas), héroïsme (Merleau-Ponty), pessimisme actif (Foucault), jouissance de lalangue (Lacan)…

Hopper, admirateur francophile de la peinture de Vallotton et de Degas, nous ramène aux sources de ce mouvement, à l’étonnement devant la puissance de la lumière platonicienne (l’ouvrage ouvert dans Excursion into philosophy pouvant êtreLa républiquedans lequel Platon livre l’allégorie de la caverne, invitant chaque individu à se délivrer des illusions pour affronter le soleil des idées) et la capacité de l’art à retenir un instant le mouvement du monde afin de lever le voile sur ce que nous ne voulons pas voir.

La francophilie du peintre (admirateur de Rimbaud qui lui donne le titre de son tableau Soir bleu d’après le poème Sensation, Vallotton, Degas, etc.) lui a permis de décadrer son regard sur les détails insolites qui étaient susceptibles de retenir l’attention d’un artiste américain du début du XXe siècle, ouvrant la voie à tous les artistes existentialistes américains, particulièrement Hitchcock qui s’inspire de l’inquiétante étrangeté de l’un de ses tableaux de maison pour construire le motel de Norman Bates dans Psychose, et un nombre considérable de cinéastes et photographes contemporains.

L’importance du peintre se mesure par sa maîtrise des couleurs et la force des angles de ses tableaux, le choix d’une dramaturgie en suspens dans laquelle les hommes sont souvent affairés (business, lecture des informations, cigarette…) et les femmes en attente (de conversation amoureuse, de satisfaction spirituelle ou matérielle…). La représentation de la solitude devient un peu mécanique à la fin de sa vie, mais le parcours exceptionnel présenté par le Grand Palais impose la puissance de l’imaginaire le plus influent de l’art américain du XXe siècle avec Andy Warhol.

Edward Hopper au Grand Palais, jusqu’au 28 janvier 2013

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